Brancusi, l'infini et son fantôme

Il y a encore un peu de temps pour visiter l'exposition Brancusi Images sans fin au Centre Georges Pompidou (jusqu'au 12 septembre). Sobriété des cimaises noires, richesse des documents exposés, un solide catalogue à l'appui (ed Le Point du Jour), cette manifestation est une excellente façon de commencer l'année universitaire en tournant la page de l'entertainment estival et se préparer à la sobriété de l'étude et de la réflexion. Parmi les travaux sur la question, l'exposition apporte non seulement de nouvelles images extraites des archives du musée national d'art moderne (photographies et films), mais aussi cette idée que la pratique de l'image constitue pour le sculpteur une autre forme d'expérience de l'infini.

Une citation de l'artiste reproduite sur une des cimaises de l'exposition affirme en substance que les photographies constituent le meilleur commentaire qui soit de ses œuvres sculptées. A ce compte Brancusi a été assez bavard, car on reste surpris par la quantité d'images fixes et de films réalisés. C'est un peu comme si le sculpteur incluait l'exercice de l'image dans son œuvre tout entière, comme une étape finale de la sculpture, non pas tout à fait son portrait (ou sa reproduction mais le terme est maladroit), plutôt une façon de la faire jouer, au sens propre du terme, dans l'espace. On le voit ainsi guidant d'un bâton la sculpture placée sur un pivot, de manière à en donner toutes les orientations possibles. Mais le plus frappant est le contraste entre ces photographies d'une grande douceur et le premier film montrant Brancusi aux prises avec un bloc de pierre, travaillant à la massette et à la scie circulaire électrique, alternativement. Puis j'ai compris autrement ce document et la méthode brancusienne : la force humaine et la machine sont combinées d'emblée dans ce travail dont je conservais une image primitiviste. Je n'entre pas ici dans les réflexions savantes pour analyser ce que Brancusi obtient de la photographie et finalement en quoi il est, par l'usage même qu'il en fait, une manière de photographe d'avant-garde. Je reste plutôt sur le constat simple que les images lui permettent de suggérer le caractère infini de l'expérience qu'offrent ces sculptures polies principalement. Je me rappelle de l'étude très poussée de Michel Frizot sur les reflets brancusiens (dans le n°54 des Cahiers du musée national d'art moderne - hivers 1995) et finalement peu de sculpteurs se sont autant investis dans un travail photographique, hormis probablement Bourdelle dont on avait vu une impressionnante exposition il y a déjà 10 ans.

"Images sans fin", le titre est aujourd'hui bien choisi, parce qu'il renvoie d'emblée à l'œuvre la plus célèbre de l'artiste roumain - la Colonne sans fin (1937) - dont il réalise une grande photographie qui clôt l'exposition et fait la couverture du catalogue. Œuvre modulaire et minimale avant l'heure, elle incarne magistralement le passage de la notion d'élément de soutien à celle de monument (et rivalise avec Trajan), une sorte de réduction à l'essentiel. Hommage aux héros de Tirgu Jiu, réalisée dans les fonderies de Petrosani, la célèbre sculpture n'en a toutefois pas terminé avec la photographie. On découvrira en effet prochainement (dans le portfolio d'Etudes photographiques à la rentrée), grâce au travail documentaire de Gilles Saussier réalisé depuis plusieurs années sur les pas du sculpteur et de l'histoire contemporaine de la Roumanie, l'existence d'un fantôme de la colonne.

Illustration : C. Brancusi lors d'un voyage en train vers Le Havre, octobre 1933, épreuve gélatino-argentique, photogramme, Paris MNAM.

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