Monument Tosani

On se plaint assez de ne pas voir les milieux de carrière célébrés chez les artistes français pour ne pas saluer la publication (CNAP/Flammarion) d'un Patrick Tosani d'une facture exemplaire. Alors que la Centre Photographique Ile de France et très bientôt la Maison Européenne de la Photograhie offrent l'exposition de travaux anciens et très récents, l'ouvrage permet sous une forme thématique de comprendre l'ensemble d'une œuvre majeure de la période. On propose ici un bref extrait de l'entretien réalisé avec l'artiste que l'on retrouve in extenso dans l'ouvrage.

MP - Rien mieux que l'insistante présence de certains objets dans votre œuvre me semble illustrer cette problématique de l'intériorité et de l'extériorité : je pense aux vêtements. Chaussures, talons, chemises, pantalons, transformés par les liquides, solidifiés, inondés, lessivés, mis en tas, plaqués sur les corps accroupis, déployés autour des visages d'enfants, masques, installations...il y a un "vestiaire" tosanien comme l'on parlerait d'un "bestiaire". Le vêtement est comme la chose expérimentale la plus quotidienne, par le jeu des contorsions qu'il implique; vous choisissez le plus souvent d'en faire un opérateur d'espace pour l'image. Les solidifications ou les liquéfactions, les accumulations ou les inondations sont comme des états provoqués qui instruisent un processus : les pantalons lessivés viennent affirmer l'aplat du sol au mépris de leur fonctionnalité verticale, les chaussures de lait deviennent des récipients débordant quand l'usage leur réserve la fonction de contenir la marche des corps, l'amas se constitue en une structure molle là où les cintres devraient souligner la structure des vêtements... On observe par ce jeu des contradictions une esthétique des mésusages de l'objet quotidien, mais pas un détournement à proprement parlé. Le vêtement n'est jamais fétiche, au sens où il se donnerait comme la partie d'un tout (le corps), il n'est pas non plus représentation, au sens où il se donnerait comme l'image d'un absent, il est une matière sociale qui est "sculptée" photographiquement. Car les expériences menées avec les vêtements sont des manières de "happening" d'atelier, sans public certes, mais avec sa part d'incertitude sur le résultat, et en même temps l'œuvre finale n'est pas le "document" de l'expérience; il s'agit de ce que j'appelle du « performé » : le dispositif est mis en place selon les conditions de la prise de vue. Seriez-vous d'accord pour parler, principalement au sujet du "vestiaire" d'une dimension sculpturale et sociale de votre travail ?

PT- Mon travail s’élabore progressivement, étape après étape et c’est vrai qu’avec un peu de recul, on peut constituer des grands chapitres qui incluent eux-mêmes des sous-ensembles. Il y a cependant des interférences et des entrecroisements qui ne rendent pas forcément les choses linéaires. Si je reprends votre terme du « vestiaire » et précisément les vêtements, ils constituent de fait un ensemble assez conséquent qui succède aux images concrètes du corps (ongles, bouchées, têtes…) que nous avons évoquées plus haut. Les vêtements apparaissent dans un premier temps comme l’enveloppe ou l’interface du corps dans la série des corps vus du dessous (CDD,1996). Ils contiennent le corps pour en révéler sa masse, son poids, sa densité. C’est la particularité de l’angle de vue et la compression des corps accroupis qui amplifient cette impression. Ces corps, sans leurs vêtements, renverraient immédiatement à une nudité inutile et bavarde. Ces vêtements évoquent aussi la question du contour de la personne, son extériorité en écho peut-être à ce dispositif de contournement qui regardait et interrogeait précédemment les extrémités du corps. Il s’agit de bien situer le corps qui, justement, est au centre.

Comme vous l’avez souligné, le vêtement est un objet courant, ordinaire, quotidien sachant que j’évite ce qui évoquerait les effets de mode ou de design. A travers l’aspect quotidien, il est aussi question d’interroger une certaine permanence, un certain archaïsme des choses(tout comme avec d’autres objets) et de mettre en avant des gestes simples qui vont devenir des formes simples : Contenir, recouvrir, entourer, délimiter, remplir, creuser, aplatir… Le corps compressé et contenu dans ses vêtements est déployé et recouvert de façon informelle dans la série des Tas de vêtements (1997). Le modèle disparaît sous les vêtements qui sont jetés sur lui de façon aléatoire. Ce dont je m’aperçois, c’est que le modèle disparaît mais l’hypothèse du corps reste tenace par la factualité des vêtements, leurs présences visuelles, leurs références à la communauté humaine, à l’anthropologie et comme vous le dites par la portée sociale qu’ils dégagent. Ces vêtements sont les nôtres.

Bibliographie : Gilles A. Tiberghien, Michel Poivert, Patrick Tosani, Les corps photographiques, Paris, Flammarion, Cnap, 2011, 287 p., 49 € Illustration : CNAP/Flammarion

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