STREETMOSPHERE : LE TOUR DU MONDE EN 80 MINUTES D’HERMINE BOURGADIER

L’événement spectaculaire du Centre Pompidou « Dreamlands » (5 mai – 9 août 2010) se devait de mettre en lumière les oeuvres emblématiques d’une société de l’entertainment. Désireux d’emprunter le vocabulaire formel des milieux qu’il représente, Martin Parr – maître de la dérision touristique - collectionne les détails et les codes bariolés d’un monde dominé par une vision médiatique, dont il s’agit de reproduire l’envers du décor. Ainsi provoque-t-il un marivaudage entre les genres (au sens de J.F de la Harpe) rejoignant le but de cette exposition hybride, fondée sur le dérivatif. Celle-ci parvient à déployer l’humour et la légèreté à partir de solides fondements historiques, développant la théorie pertinente d’une influence mutuelle des modèles architecturaux empruntés à l’utopie du divertissement sur les cités modernes ou futures. Il s’agit de mixer culture populaire et savante, œuvres et documents, histoire et contemporanéité, mentors, artistes majeurs ou émergents, … Parmi eux, Hermine Bourgadier, telle une Mata Hari de la distraction, se joint à loisir à la section « Faites vos jeux ! » où son œuvre Streetmosphere côtoie les clichés de Martin Parr. C’est dans une même démarche répétitive et obsessionnelle qu’Hermine Bourgadier, également imprégnée de l’esthétique documentaire, démasque les transes de la mondialisation.

Pourfendeur de la mimesis, Platon pose la question de l’imitation et du trompe l’oeil (La République, livre X) : « Quel but se propose l’art relativement à chaque objet ? Est-ce de représenter ce qui est tel qu’il est, ou ce qui paraît tel qu’il paraît ; est-ce l’imitation de l’apparence ou de la réalité ? »

Dans Streetmosphere, il y a bien une gondole et son gondolier à l’affût du touriste. Rien à voir pourtant avec la Cité des Doges. Nous sommes à Las Vegas, dans le théâtre illusionniste de la Sérénissime. Nous sommes devant un décor investi par le tourisme de masse. Tout est affaire de cadrage / décadrage (E. Goffman). A travers l’enchâssement des références, Hermine Bourgadier propose le joker de la dissolution (ou concentration ?) référentielle. Vaste écho au parc de loisirs Dreamland (Coney Island, New York, 1904) qui proposait, parmi d’autres attractions, une balade sur les canaux de Venise, cette image photographique interroge les mutations du monde contemporain et leur apparence.

Streetmosphere s’intègre plus généralement dans les axes essentiels du travail d’Hermine Bourgadier, tels qu’ils ont été définis dans sa première monographie parue en octobre 2009 chez Filigranes. Les remparts à l’ennui, les coulisses d’une course au trésor hippique ou encore les faux semblants des combats de catch constituent autant d’avatars d’une société de l’entertainment (et Baudrillard surgit bien sûr parmi ses références privilégiées). Le modus vivendi photographique de ces « jeux de bluff ou de hasard » tiendrait donc dans la conciliation d’une « anthropologie poétique » (selon Michel Poivert) et d’un traitement singulier de l’univers infiltré par la jeune artiste.

Notes bibliographiques :



-Michel Poivert, Hermine Bourgadier, photographies, Paris, Filigranes Editions, 2009. -Quentin Bajac, Didier Ottinger (dir.), Dreamlands. Des parcs d'attraction aux cités du futur, Paris, Centre Pompidou, 320 p. (260 illustrations couleurs), 2010.



Image : Hermine Bourgadier, Streetmosphere, 2008. Epreuve numérique sur papier argentique, procédé RA4, 56 x 76 cm. Courtesy Galerie Schirman & de Beaucé, Paris.

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