RENAUD AUGUSTE-DORMEUIL, IN SITU

Pour sa deuxième exposition à la galerie « In Situ » (« Bigger than Life », 18.03 – 30.04.2010) Renaud Auguste-Dormeuil poursuit un questionnement socio-politique en terme de manque à représenter. Comment aborder la liaison entre voir et pouvoir ? Actuellement pensionnaire de la Villa Médicis, lauréat du prix Meurice pour l’art contemporain, le plasticien dévoile ici ses plus récentes réalisations (les œuvres exposées s’échelonnent entre 2007 et 2009), prenant un tour résolument photographique.

A l’entrée de la galerie, deux photographies issues de la série « Hôtel des transmissions – Jusqu’à un certain point, 2007 » cristallisent les problématiques inhérentes à la démarche de l’artiste et font le lien avec sa première exposition à la galerie In Situ : « Bird’s Eye View » (2008). Interrogeant la notion de point de vue, Renaud Auguste-Dormeuil présentait notamment « The Day before » lors de ce précédent accrochage : constellation de pixels blancs répartis sur un fond noir, recréant la disposition des astres la veille d’évènements dramatiques (catastrophes nucléaires, guerres…) Tour à tour support divinatoire ou sujet d’investigation scientifique, le motif du ciel étoilé remporte à coup sûr l’adhésion esthétique. A l’évocation de leur contexte, c’est un tout autre regard qui se pose pourtant sur ces vues reconstituées à partir de logiciels informatiques. Dans ce cas, seule la légende « informe » l’image, lui confère une certaine lecture, un sens précis.

Plus généralement, la puissance du travail de Renaud Auguste-Dormeuil réside dans le hors-limite et le franchissement des frontières, révélateurs d’une époque « hypermoderne ». Le dernier opus de Gérard Wajcman mentionne plusieurs de ses œuvres comme figures d’exemples pour résister à « L’œil absolu ». Le psychanalyste livre alors une vision écarquillée de notre société du regard mise à l’épreuve du panoptique. « Voir-prévoir-pouvoir. C’est la série logique de notre époque » écrit-il. Evoquant le « Mabuse Paris Visit Tour » de Renaud Auguste-Dormeuil (relevé des emplacements de caméras de surveillance), Gérard Wajcman parle d’un TAUP (Travail d’artiste d’utilité publique). Avec le « Contre-Projet Panopticon », il voit une analogie possible avec « le casque d’Hadès en peau de chien qui rendait le dieu invisible ». Dans une société TV « tous vus – tout voir – tout visible », l’art de Renaud Auguste-Dormeuil fait figure d’antidote.



Ses nouvelles séries poursuivent l’ambition d’aller « en amont », sur les traces du visible et du pouvoir. Renaud Auguste-Dormeuil fait partie des artistes qui prennent le temps d’expliquer, répondre, échanger. Aussi est-il d’autant plus agréable de découvrir les œuvres photographiques dont on a pressenti l’éclosion, en 2008.

La configuration spatiale de la galerie nécessite la traversée de bureaux pour accéder au véritable espace d’exposition. Au sous-sol, le spectateur est accueilli par 19 photographies (format 13 x 18) extraites de la série « Les Ambitieux » (2008). Leur accrochage surélevé pourrait surprendre de prime abord. Mais ce parti pris scénographique, voulu par l’artiste, coïncide avec le thème de la représentation. Mais où est donc… le sujet ? Absent ? Utilisant des portraits de personnages politiques, Renaud Auguste-Dormeuil en a extrait la zone médiane de l’image. Dès lors, que reste-il ? Que voit-on, dans ces zones périphériques ? Un drapeau, des rideaux, une bibliothèque, des blasons, des attributs, des costumes, des mains, des oreilles… Autant d’indices trahissant l’identité de la personne, discernable sans autre indication. Avec « Bigger than Life » (expression américaine ambiguë selon qu’elle renvoie à l’interprétation littérale ou imagée), l’artiste questionne la représentation et permet d’élaborer autant de « travelling imaginaires » dans lesquels il s’agit moins de présenter que de représenter. Renaud Auguste-Dormeuil ne montre pas. Il évoque.

Apologie ou critique du couple ? Les œuvres réunies dans le second espace oscillent entre ces deux interprétations et supportent un équilibre fragile. Comment interpréter la présence de ces silhouettes instables, réparties aux quatre coins de la pièce ? Les scènes sont systématiquement disposées au centre de l’image : deux personnages ; l’un soutenant l’autre, sans qui, il tomberait. Les positions semblent parfois burlesques au premier regard. Elles se détachent d’un fond blanc. Détourées, elles surgissent d’un autre temps et paraissent néanmoins imbiber notre époque. Il n’y a pas d’ombre. Un cadre est posé à terre. Sans doute faudrait-il pouvoir remonter le film pour cerner l’objet de ces déstabilisations. L’absence de contexte est vecteur de spéculations. Est-ce l’évocation d’un soutien nécessaire à l’existence, comme un tuteur supporte la plante ? Un rempart contre la solitude ? S’agit-il d’une version plus sombre, dans laquelle autrui serait un poids à supporter ?

Le projet du « Power Blackout » (actuellement présenté dans le showroom de la galerie Fabienne Leclerc) marque une étape supplémentaire dans cette réflexion sur les seuils de perceptions (physique et psychologique). L’artiste a choisi d’investir une chambre d’hôtel disposant d’un large panorama sur la ville et d’occulter toutes les lumières nocturnes visibles à partir de ce lieu pour qu’elles se dessinent, en négatif, sous forme d’ombres sur le support. Interrogeant les systèmes technologiques, Renaud Auguste-Dormeuil renoue, pour la circonstance, avec des procédés photographiques anciens. La vitre (sur laquelle il intervient en collant des gommettes noires à l’endroit des points d’éclairages) fait office de plaque de verre.

Enfin, Renaud Auguste-Dormeuil collabore au projet LIBELLE : chaque visiteur peut repartir avec un souvenir tangible : plus de mille exemplaires sont en libre-service. Il figure également parmi les 25 artistes qui soutiennent la Fondation pour la recherche médicale et participent à la vente caritative aux enchères le 11 avril 2010, au Palais de Tokyo.

Renaud Auguste-Dormeuil, Bigger than Life, 18 mars - 30 avril 2010. Galerie In situ / Fabienne Leclerc. 6 Rue du pont de Lodi, Paris 6ème. http://www.insituparis.fr Illustration : Renaud Auguste-Dormeuil, Les Ambitieux #25, 2008. Tirage lambda couleur 18 x 13 cm. Ed. 6 ex. (dont 2 séries des 25 ex. indissociables) + 1 E.A. Courtesy galerie In Situ Fabienne Leclerc.

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