FRED LEBAIN : DES PHASMES PHOTOGRAPHIQUES

Depuis son entrée en photographie, au tournant des années 2000, Fred Lebain n’a cessé de manifester son goût pour « l’incorporation ». D’abord cuisinier et styliste culinaire, il applique chaque fois des recettes inédites à ses créations photographiques. Ainsi, la série Freddie et la chocolaterie, exposée dès 2006 à la galerie Philippe Chaume, consistait pour lui à composer des natures mortes à partir d’objets 100% eighties, revivals de son adolescence (minitel, tourne-disques ou caméra super-huit…) ; les suaves monochromes - ton sur ton « chocolat » - étant obtenus selon une ancienne technique de pâtisserie. Mais derrière l’apparence ludique de ses propositions, se cache tout un appareil de réflexions.

Avec « un Printemps à New York », visible jusqu’à fin décembre dans les espaces des « Prairies de Paris », Fred Lebain met à l’épreuve un nouveau procédé de son cru : cette fois, le photographe a mis au point un leurre qui lui permet de fondre ses images dans le décor. Pendant trois mois, le périple new-yorkais de Fred Lebain a donné lieu à l’envoi régulier de singulières cartes postales. Photographiant dans un premier temps un détail de paysage urbain prélevé au hasard de ses pérégrinations touristiques, il le reproduit sous forme de poster à l’échelle 1, puis le réinstalle à l’endroit même de sa capture. Enfin, il re-photographie in situ cette mise en scène qui se confond avec l’environnement d’où il provient. Ces manipulations directes impliquent des stratagèmes tangibles au moment de la prise de vue. Mais l’artifice est volontairement laissé visible dans ces photographies qui se nourrissent de ce dont elles émanent. Parfois, des jambes dépassent du cadre de l’affiche. Ou bien l’image intégrée se plie par endroits, provoquant des ruptures de raccord avec l’environnement. L’image passée constitue le préalable de celle à venir. Ce qui « a été » devient le support d’une nouvelle expérience éphémère dans la ville. Mais ce dispositif de réalisation génère un temps différé ; car plusieurs jours séparent parfois la rencontre entre les deux photographies. Des différences de lumière surgissent alors entre la photo du détail et le paysage dans lequel elle s’insère. Au sujet de sa série des plantes succulentes (petits cactus vus en plongée), Fred Lebain confiait (source Télérama hors-série) : « J’aime cette idée de partir de la nature, de lui donner une tournure abstraite et décorative, relevant de la logique du papier peint et qu’enfin cette mécanique graphique, curieusement, nous ramène à la nature ». Avec « un Printemps à New York », la résurgence du « Wallpaper » s’inscrit dans le lignée de ces expérimentations, intervenant cette fois comme une déclinaison photographique de la stratégie du phasme. « Le phasme a fait de son propre corps le décor où il se cache, en incorporant ce décor où il naît » écrit Georges Didi-Huberman en 1989. Remplaçons « phasme » par « photographie » à l’intérieur de cette citation, et l’on obtient une définition possible de cette nouvelle écriture urbaine, le temps d’ « un Printemps à New York ».

Exposition " Un Printemps à New-York" de Fred Lebain. Du 26 Octobre au 28 Décembre 2009. Conçue en partenariat avec la Galerie Philippe Chaume et le studio be-pôles, dans le nouvel espace des Prairies de Paris, au 23 rue Debelleyme, Paris 3e.

Illustration : Image : Fred Lebain, Un Printemps à New York, nyc-007417, 2009. Courtesy de l'artiste. www.propice.com

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