Ghetto Biennale : un salon des refusés au 21ème siècle.


C’est un projet qui semblait impossible, particulier, extraordinaire qui prend forme en ce moment à Port au Prince. Leah Gordon*, photographe britannique, que nous avions reçue à la MEP l’année dernière, organise depuis plus d’un an une biennale d’art contemporain dans les ghettos haïtiens. Cette idée part d’un constat simple : les artistes haïtiens ont peine voyager faute de visa. Le monde occidental veut bien acquérir leurs œuvres, les exposer mais ne souhaite pas forcément leurs autoriser un temps de séjour. Alors, inversons la tendance, et invitons les artistes des pays développés à se rendre chez nous, au cœur même d’un des pays les plus pauvres et plus violents du monde.

Force est de constater qu’aucun budget n’a été alloué, aucune aide des gouvernements, mais malgré tout, la Ghetto Biennale est bien là, présente et réserve encore des surprises. L’objectif était de mobiliser les artistes locaux, que ce soit leur biennale ; alors Jean Hérard Céleur, André Eugène (tous deux exposés à Kreyol Factory, La Villette, l’année dernière) et d’autres artistes de Grand Rue ont pris les choses en main du mieux qu’ils ont pu afin d’accueillir leurs collègues majoritairement anglais et américains. Faciliter l’entrée dans le pays, améliorer les conditions de séjour mais ne pas occulter le ghetto, la misère, le quotidien des haïtiens que les touristes s’efforcent d’ignorer quand ils vont se prélasser sur les plages antillaises. La population vit dans les détritus que nos sociétés de consommation rejettent sur leurs côtes. Les artistes en tirent partie - ont-ils le choix ? - et fabriquent leurs œuvres aux influences vodous dans du plastique, des carrosseries de voiture, des déchets en tout genre et subliment la pourriture.

Les artistes utilisent tous les détritus de l’économie post-coloniale qui se sert d’Haïti comme d’une déchetterie. Aujourd’hui, ils retournent le compliment, en créant des assemblages et bricolages étonnants, qui expriment à la fois la détresse tout autant que la créativité sans fin d’Haïti et du vodou. J’ai visité leurs ateliers de la Grand Rue à plusieurs reprises au cours de ces quatre dernières années. J’ai eu la chance de voir leurs sculptures naitre à partir des matériaux récupérés, dans un chantier installé sur un bout de rue, un bout de ville sur un bout de pays. Mais ce n’est pas tout, il faudrait ajouter que tout comme Haïti, leur sculptures semblent exprimer la créativité débordante d’un peuple qui est simultanément le plus pauvre économiquement et plus riche artistiquement du Nouveau Monde.
Professeur Donald Cosentino, World Arts and Cultures, Université de California-Los Angeles.

Parmi les artistes invités à venir créer à Port au Prince, la photographe américaine Laura Heyman. Connue pour ses autoportraits en tant que femme de l’artiste**et professeur assistante à l’université de Syracuse, Laura Heyman décide d’aborder cette biennale en soulevant la question du voyeurisme dans la pratique photographique. « Est-ce que quelqu’un peut voir/photographier le Tiers Monde sans voyeurisme ou objectification ? » demande t-elle en introduction à son projet. S’inspirant des photographes comme Mike Disfarmer, James VanDer Zee et Seydou Keita qui pratiquent le portrait des classes les plus pauvres avec respect et dignité du modèle, elle continue la réflexion en se refusant à rapporter ses clichés chez elle pour les développer mais aussi par crainte de les statufier en souvenirs exotiques des « autres ». Pour remédier à cette pratique qu’elle qualifie d’impérialiste, elle conçoit son projet en deux parties : une première étant de filmer les négociations et discussions entre les modèles et le traducteur, enregistrant alors chaque demande particulière de pose, de fond … la seconde étant l’installation d’une chambre noire dans sa chambre d’hôtel afin de développer les clichés. Laura Heyman repartira les mains vides, toutes les photographies ayant été données aux modèles respectifs. Ce sont eux, ces haïtiens, qui détermineront la vie de leur image, la chériront, l’offriront, la troqueront. Laura Heyman prépare son second voyage pour Port-au-Prince afin de continuer son projet photographique. Elle nous livrera alors son expérience de travail en Haïti.


http://www.ghettobiennale.com/
http://www.leahgordon.co.uk/
the artist’s wife : http://www.fotofest.org/ff2008/submissions/heyman.htm

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