Yanwu Yuan : ex-votos du singulier

La galerie Dix9 propose à partir du 4 septembre la première exposition de l’artiste chinoise Yanwu Yuan intitulée Youth Self portrait (Part 1). Occasion de s’interroger sur un travail émergent et peut être symptomatique du rapport d’une génération de photographes chinois aux prises avec son histoire.

L’examen des photographies de soi, à partir de la consultation des albums de famille, est un exercice sur la conscience du temps. Comme on a changé ! On se reconnaît, on ne se reconnaît pas, on cherche dans l’enchaînement des images le caractère immuable d’un trait, l’affirmation progressive d’une morphologie, la permanence d’un regard. Revenir sur ses images, les extraire de leur contexte, les retravailler avec les moyens graphiques et plastiques d’un logiciel est un exercice qui élève le rituel de la consultation des archives familiales au rang d’une quête esthétique.

Mais quels effets sont obtenus ? L’outrance des couleurs, le jeu qui consiste à se maquiller, à se coloriser comme on le fait des archives filmées pour les rendre plus séduisantes, tout cela fait songer à la construction d’icônes aussi bien qu’à l’affirmation d’un goût coupable pour les chromos.

Avant d’être Yanwu et son histoire personnelle, toutes ces images sont des à-plats au goût pop, dont la saveur des passages de pigments en sérigraphie a été remplacée par l’onctuosité colorisée d’un logiciel. La recherche des teintes uniformes des fonds et l’absence de plan intermédiaire silhouettent les visages. Mais le traitement des volumes les fait venir légèrement en avant, proches et pourtant imprécis dans leurs contours. Et c’est ce léger flou qui contient le pouvoir évocateur du temps. Il y a, dans ces images ainsi reconstituées, quelque chose de la porcelaine qui fait la nature des objets ornementaux de la vie de famille : infiniment précieux en raison seulement de l’attachement sentimental qu’ils suscitent.

La saveur kitsch des portraits d’enfance « restaurés » est tenue en échec par une gravité que rien ne parvient à dissoudre. Au contraire même : que toute la sophistication plastique semble renforcer. Gravité de toute plongée dans l’enfance et de l’incertitude de soi dont chacun fait l’expérience. Gravité aussi que l’on devine du personnage qui peu à peu s’impose à nous. Aucune indication biographique n’est a priori nécessaire pour sonder les enjeux esthétiques de cette série. En revanche, des indices nous mènent sur les traces d’une histoire.

En faisant référence au pop - et en pensant notamment aux galeries de portraits warholiens - le visage asiatique de cette enfant que l’on découvre grandissante ne manque pas de faire songer au célèbre portrait que Warhol réalise de Mao. Cette icône de la célébrité a une saveur particulière : elle confond en une seule image la formule plastique pop et la recette de la peinture réaliste socialiste. Pour celle-ci, la facture se veut efficace, distante à l’égal de l’exemplarité revendiquée de son motif.

Cette iconographie de la propagande révolutionnaire chinoise fut celle que les yeux de Yanwu a croisé, bien qu’elle soit née l’année même de la fin de la Révolution culturelle. Un environnement d’images s’était institué, des habitudes étaient prises, celle notamment de ne se reconnaître que dans le visage multiple de la communauté. Que pouvait dès lors signifier le portrait face à l’abdication du singulier, si ce n’est le portrait même de l’exemplarité ?

Chez Yanwu, il s’agit de retourner cette machine de guerre iconique en renversant la perspective : partir du singulier dans ce qu’il peut avoir d’universel et le projeter au-devant du spectateur en convertissant les recettes autoritaires par la puissance des affects. La part subversive de la conquête de sa propre image revient à rechercher le vestige du singulier sous l’exemplarité.

Si l’on revient désormais aux images, on ne peut être que frappé par le caractère hypnotique des regards : fichés dans l’objectif, ils défient avec constance, au fur et à mesure du temps, la condition de l’exemplarité : suis-je, sous ces différents habits, à ces différentes époques, un peu plus qu’une enfant sage ? Un peu plus qu’une jeune fille disciplinée ? Autre chose qu’une jeune femme studieuse : un être désirant.

Ce regard, et plus généralement l’attitude à peine changeante du visage, est difficile à lire pour nous, Occidentaux, si souvent désarmés par l’apparente inexpressivité du visage asiatique. Ces petits visages de porcelaine sont pourtant des exercices répétés de séduction, comme ceux que l’on joue devant son miroir. Du reste, Yanwu aime commenter cette série en rappelant le rituel de la salle de bain où elle montait sur un tabouret pour se contempler dans la glace.

Illustration : Yanwu 13 ans/Galerie Dix9, Paris.

Exposition du 4 au 26 septembre 2009 Galerie Dix 9 - 19, rue des Filles du Calvaire 75003 Paris - Du mardi au vendredi de 13h à 19h.

Ajouter un commentaire

Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.

La discussion continue ailleurs

URL de rétrolien : https://sfp.asso.fr/vitevu/index.php?trackback/300

Fil des commentaires de ce billet