Colloque Gilles CARON : retour vers le futur

Bernadette Devlin, Londonderry, août 1969 © Gilles Caron / Courtesy Fondation Gilles Caron

C’est à la fois dans une atmosphère de simplicité que nous préparons avec la Fondation Gilles Caron (1939-1970) le colloque du 3 juillet prochain consacré au photoreporter des années 1965-1970, et dans la conscience qu’une responsabilité nous est confiée. En effet, lorsque la Fondation m’a contacté pour imaginer ce que pourrait être sa politique scientifique, en accord avec les recommandations que pouvait lui faire son conseil d’administration, l’idée d’un colloque m‘est apparu comme la meilleure initiative avant même de parler livre ou exposition. Car la sagesse commande d’apprécier avant tout la nature des archives de la fondation - archives recomposées de haute lutte par Marianne Caron à partir des agences et divers donneurs d’ordre du photographe.

Serait-on trop provocateur en se demandant si le photojournalisme n’est pas une chose trop sérieuse pour la laisser aux seuls journalistes ? Je daterai volontiers, en France, le départ de cet intérêt qui dépasse la profession pour toucher le public – en dehors de la seule consommation des images – à l’exposition Photojournalisme organisée par Pierre de Fenoyl en 1977. C’était au Palais Galliera à Paris, dans le cadre du Festival d’Automne. Cette exposition et son catalogue, réalisés par la toute jeune Fondation nationale pour la photographie (qui deviendra plus tard le Centre national de la photographie), posaient déjà la question du passage de la page à la cimaise et de la transformation du photojournalisme en un objet culturel. L’autre étape majeure est constituée par la place accordée aux journaux illustrés par Michel Frizot dans l’exposition Face à l’Histoire au Centre Pompidou en 1996, et qui aura marqué l’intégration du photojournalisme à l’histoire générale de l’art, non pas au titre de production artistique mais bien d’élément déterminant de la culture visuelle d’une époque. Celle-ci est révolue, mais à la presse illustrée ont succédé d’autres médias qui multiplient la présence des images et, de la télévision à internet, pèsent de tout leur poids sur nos représentations collectives. Dans ce contexte, le photojournalisme dans ses formes classiques intègre l’histoire culturelle et fait l’objet depuis quelques années de travaux universitaires. Dans le même temps, la valorisation du photojournalisme par la profession est menée tambour battant sous le sceau d’un statut culturel désormais reconnu, et les institutions muséales et culturelles en ont été la principale caisse de résonance : l’époque découvre sans conteste un nouveau patrimoine. Mais en dictant son rythme au musée, et quelque soit l’apparat éditorial qui accompagne les expositions, les agences de presse ont manqué trop souvent le temps plus lent de l’analyse historique. Il semble désormais nécessaire de faire une place aux travaux qui permettent de réfléchir ce qui a constitué depuis un demi siècle au moins la part essentielle de la culturelle visuelle dans un dialogue sourd, mais constant, avec les productions artistiques.

Pourquoi un colloque Caron ? En raison de tout cela : montrer symboliquement que le temps de la rencontre académique, de l’échange et de l’analyse a été préféré à celui d’une valorisation immédiate des images alors même que nous savons fort peu encore de leur histoire. Certes, les grands reportages de Gilles Caron sont connus et des images d’une célébrité sans égal font parties de la mémoire collective (le Biafra, Mai 68). Il n’empêche, la reconstitution de sa carrière, aussi brève fut-elle, permet de redécouvrir depuis quelques mois des planches contacts, des tirages couleurs et autres documents qui ne font que confirmer l’intérêt et la profondeur de ce travail de reporter. La symbolique du colloque n’est par ailleurs pas contradictoire avec l’activité de la fondation Caron dans la commercialisation des tirages modernes dont elle détient les droits et qui constitue son unique mode de financement.

La logique économique de la fondation soutiendra ainsi, espérons-le, les projets éditoriaux et « curatoriaux » programmés pour les années à venir. Dans le milieu concurrentiel de la culture et de ses armées de fondations, musées, centres d’art ou autres, la compétition entre reporters s’est désormais déplacée de l’agence de presse vers le mécénat. Mais cette concurrence est tout aussi féroce, le milieu de la recherche en sait quelque chose, lui que l’on imagine souvent paisible et qui pourtant fonctionne depuis ses origines sur les reconnaissances d’antériorité des idées et des découvertes. Quel sera le devenir de Caron dans cet univers impitoyable de la reconnaissance historique ? Drôle de question si l’on considère qu’il fait déjà partie du Panthéon, vraie question en revanche si l’on tient compte que les redécouvertes en cours lui donnent, au-delà du temps, une actualité surprenante en dehors mêmes des événements couverts.

Pour cela nul besoin de consacrer une figure quelque peu rimbaldienne du reporter surdoué et disparu prématurément. Il nous est apparu qu’il fallait construire cette présentation sur deux registres : le temps de la mémoire consacré à des témoignages, rapportés ou filmés et parfois des contemporains mêmes, et le temps de l’histoire sous la forme de travaux effectués par la plus jeune génération d’historiens de la photographie. L’ambition n’est donc pas de tout dire et de tout montrer, bien que des documents inédits seront présentés, mais bien de démontrer que la production photographique de Caron est exemplaire du rôle du reportage dans notre culture. Toutefois travailler « sur » Caron ne revient pas à traiter un symptôme des grandes heures du photojournalisme, mais surtout à étudier une production d’un niveau d’excellence rarement atteint. Nous pouvons l’affirmer non seulement au regard de la personnalité de virtuose de Caron, de sa carrière (toujours le premier et le plus publié pour chaque événement qu’il « couvrait), ou en raison des « icônes » qui l’on consacré, mais aussi en recontextualisant grâce aux archives toutes ses données pour s’accorder très vite sur son intelligence visuelle, sa connaissance de l’art, sa maîtrise du métier de l’information, sa mise en récit optique de l’événement…

C’est un paradoxe ou plutôt un phénomène assez logique : Caron est une figure légendaire du photojournalisme mais on connaît fort mal son histoire. Il ne s’agit pas d’éteindre le mythe du jeune baroudeur génial mais plutôt de faire de cette image d’Épinal un élément parmi d’autres dans l’étude de l’œuvre de Caron, puisque cette image est le pur produit d’une époque qui avait fait du reporter un héros moderne.

Colloque Gilles Caron Reporter, organisée par la Fondation Gilles Caron et l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (Hicsa) auditorium de l'INHA, 3 juillet 2009, 9h30-18h00, entrée libre dans la limite des places disponibles, 2 rue Vivienne / 6 rue des Petits-Champs, 75002 Paris, Métro Bourse ou Palais-Royal.

A voir l'exposition Gilles Caron 1969 à la galerie Thierry Marlat jusqu'au 31 juillet 2009.

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