ERWIN OLAF… POINT DE SUSPENSION

Après la monographie d’Erwin Olaf publiée chez Aperture fin 2008, le public attendait une première rétrospective française d’envergure pour conforter son engouement. C’est chose faite avec ses récentes séries aseptisées et sibyllines bien intégrées aux appartements raffinés de l’Institut Néerlandais jusqu’au 5 juillet. Marquant le sceau d’une rupture dans sa carrière de plasticien amorcée en 1988, elles assurent l’efficacité de son virage stylistique, où se cisèle une « chorégraphie des émotions », questionnant les sens au regard de l’apparence, le temps d’une pause…

Dans ses images de l’attente, Erwin Olaf semble dévisager les décors autant que les personnages semblant sortis d’un tableau d’Edward Hopper ou d’une illustration de Norman Rockwell. En déambulant dans les rues d’Amsterdam, le photographe dit avoir l’impression de se promener dans une toile de Rembrandt. De même, le spectateur aura-t-il d’abord le sentiment d’être plongé dans l’univers morose qui précède les 60’s américaines, en contemplant la trilogie photographique composée de « Rain »(2003), « Hope » «(2005) et « Grief » (2007).

Chaque fois, les personnages semblent saisis dans des moments intermédiaires, hors-temps. Il paraît alors impossible de présager avec certitude de la nature des gestes qu’ils effectuent. Et si un fil narratif peut se construire dans l’esprit du spectateur, c’est toujours à l’insu de ce qui est donné à voir. Du lieu initial visant à concevoir une série Happy, Erwin Olaf a conservé le décor chargé d’indices. Au bouquet de lys négligemment tenu par une jeune femme (in The Hallway) répond ailleurs la récurrence d’un téléphone, d’une pendule ou d’un verre de scotch. Devenu arme de sublimation, l’usage modéré de Photoshop lui a donné la formule magique pour donner vie aux émotions réprimées. De ces images stéréotypées, transparaît pourtant une forme de vulnérabilité mâtinée de mélancolie.



« We can carry on rewriting something forever, but once you’ve taken a photograph it’s finished » confie-t-il dans une interview qui rappelle ses débuts de journaliste. L’interprétation de ses photographies semble pourtant infinie tant elle soulève pléthore de lectures possibles.

Aux tons sombres et saturés des deux premières séries, Grief oppose un environnement lumineux où drame collectif et individuel se superposent. Tout en se référant au trouble qui suivit l’assassinat de Kennedy, l’artiste fait le parallèle avec le drame du 11 septembre 2001. Insistant sur la portée cathartique de ses photographies, parfois liées à des évènements personnels, Erwin Olaf fait ainsi partager au spectateur son propre affect.

En contrepoint, sont exposées les vidéos. Dans « Rain », les regards ne se rencontrent pas dans le champ du cadrage. A table, une place est laissée vacante alors qu’une femme tourne son alliance… La pluie tombe indéfiniment. A l’arrière plan, un bouquet de soleils accompagne la fin d’un morceau de Rachmaninov. L’ensemble de ces touches et l’absence de contact créent une ambiance où règne, partout, un sentiment de solitude.

A trop vouloir sauver les apparences, les personnages à fleur de peau se confondent avec le décor. Absorbés dans leurs pensées autant que par leur environnement, les modèles de Fall (2008) s’intercalent entre plantes carnivores, amours en cage et autres végétaux d’Automne. Les cadrages frontaux qui les emprisonnent accentuent le caractère dépersonnalisé des lieux. Saisissant l’instant furtif où ils clignent des yeux, le photographe en donne volontairement une vision peu flatteuse, dénuée de toute expressivité.

De ses campagnes publicitaires, Erwin Olaf a gardé le goût de l’image choc, supposant une séduction immédiate pour pouvoir exister aux yeux du regardeur. Néanmoins, il parvient à générer une démarche plus subtile, reposant sur une force de suggestion. Rien à voir ici avec la provocation de ses premières séries, quelquefois censurées, sinon qualifiées de « Malice in Wonderland ». Dans cet univers mutant où les prothèses esthétiques deviennent des entraves à la communication, Erwin Olaf induit, avec sophistication, des liens suprasensibles.

Erwin Olaf, Rain, Hope, Grief & Fall, du 14 mai au 5 juillet 2009, Institut Néerlandais.

L’exposition est réalisée en coproduction avec le Fotomuseum de La Haye.

Institut Néerlandais 121 rue de Lille 75007 Paris

Image : © Erwin Olaf, The boxing school, from the series "Hope", 2005. Courtesy Flatland

Gallery, Utrecht ⁄ Paris

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