TOURS DE PASSE-PASSE DE VALERIE BELIN

    

Alors que ses rétrospectives fleurissent un peu partout en Europe (dernièrement au Musée de l’Elysée, Lausanne), Valérie Belin réserve la primeur de ses nouvelles créations à la scène parisienne. Jusqu’à la fin du mois, la galerie Jérôme de Noirmont et le musée d'Orsay jusqu'au 1er février (Correspondances Belin / Manet) essaiment des oxymores photographiques qui marquent une nouvelle étape de son œuvre (passage de l’indiciel à l’iconique, de l’objectif à l’onirisme, de la pétrification des corps à l’introduction du mouvement) tout en gardant un ancrage aux origines de son travail (intérêt pour la nature morte et le noir et blanc), formant une boucle temporelle. Focus sur une illusionniste de la photographie.

D’emblée la galerie affiche un parti-pris qui tend à mettre visuellement sur le même plan les acteurs figés des trois séries (noir et blanc) : d’une part les manipulateurs de cartes et la danseuse du Lido ornée, voire harnachée de différents costumes de scène, d’autre part, les bouquets de fleurs idéalisés sous l’effet du pinceau de Photoshop. L’unification des dimensions de tirages (environ 162 x 130 cm avec cadre) et le traitement systématique de la prise de vue (frontalité, neutralité du fond noir d’où émerge le sujet cadré en gros plan) participent de cette assimilation. Tous semblent irradier d’un même éclat. En capturant l’enveloppe visible d’êtres et de choses déjà « façonnés pour l’exhibition », Valérie Belin insiste sur la puissance expressive de ces personnages apprêtés, qui font écho à la grandiloquence des bouquets décoratifs ou des corbeilles de fruits (exposées au Musée d’Orsay).

Pour elle, « tout se dit au niveau de la surface, de l’apparence, comme un symptôme qui serait révélateur d’une maladie ». Face au regard concentré du prestidigitateur, il semble que le spectateur n’ait pas d’autre choix que la fascination. L’extrême sophistication des techniques y participe certainement, témoignant de la grande méticulosité dont Valérie Belin est coutumière. Esthétiquement, chacun semble tout droit sorti d’un studio de Harcourt, dont les faisceaux de lumière auraient souligné telle ombre et ainsi telle expression du visage habité par l’effort, le regard fixe et mystérieux perdu dans l’ailleurs. Dès lors, il y a bien quelque chose d’un secret à partager avec le spectateur, saisi par le contraste accusé entre le flou des cartes virevoltantes et la physionomie maîtrisée des protagonistes, garantissant le même suspense que celui des films noirs hollywoodiens des années 1940. A ce titre, l’exposition est troublante et parvient à nous plonger dans le fantasme d’un monde illusoire (virtuel ?), trop lisse, parfait et déshumanisé, jusqu’à nous laisser croire à un mirage. Baudrillard n’en est peut-être pas si loin… ?

     

Le contexte de l’institution (Musée d’Orsay) affiche la carte de l’étude comparée, en misant sur une logique similaire de mise en association « Belin / Manet » (et non plus seulement entre les sujets qui habitent ses propres clichés). Ici, les photos sont en couleurs, les cimaises écarlates. Est-ce l’encadrement rouge des murs, rappel des touches multicolores des photographies, qui provoque cette hallucination visuelle, nous faisant redécouvrir Manet et le caractère éclatant de ses teintes ? Ou bien est-ce la saturation extrême des gammes chromatiques employées par V. Belin qui conduit à associer la vivacité des tons présents dans les deux registres (pictural et photographique) qui s’interpénètrent ? La lumière, véritable signature de l’artiste, construit des clichés où il n’y a rien d’autre à voir que ce qui est montré. On a souvent parlé de vanités quant au travail de Valérie Belin. Pourtant, cette dimension semble paradoxalement s’effacer dans ces natures mortes surdimensionnées. Aucun signe annonciateur du pourrissement ne nuit au lustre des fruits portés à maturités et on y perçoit davantage une invitation à célébrer « la joie des images dépassant la réalité », dans le prolongement de la pensée de Bachelard. Si les fruits semblent factices, ils n’en conservent pas moins (à mon sens) leur aspect appétissant (du moins pour l’œil qui les dévore). Alors on se plaît à imaginer Valérie Belin soufflant ses préférences à la préparatrice des corbeilles, elle aussi présente en creux, dans le hors champ de l’image. Là tout est artifice mais pas de poudre aux yeux plutôt de la magie plein les yeux.

Bibliographie : Valérie Belin, textes de Larisa Dryansky, Paris, Édition Galerie Jérôme de Noirmont, 2008. Edouard Manet / Valérie Belin, Correspondance 23, Musée d'Orsay, textes de Quentin Bajac et Sylvie Patry, Paris, Argol, 2008.

Illustrations : ©VALERIE BELIN. Courtesy Galerie Jerôme de Noirmont, Paris Sans titre – 2007 Edition à 6 exemplaires et 2 épreuves d’artistes impression pigmentaire sur papier baryté marouflé sur aluminium 157 x 125 cm avec cadre 162 x 130 cm

Sans titre – 2008 Encres polymérisées sur papier pur coton marouflé sur dibond Edition à 6 exemplaires et 2 épreuves d’artistes 155 x 122 cm avec cadre 187 x 154 cm

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