D’une révolution à une autre

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Jeremy Deller, Folk Archive, Skull Crash Helmet, by Stuart Hughes, Bikeart, Charlton, London, 2000.TDR

D’une révolution à une autre n’est pas en soi une exposition de photographies de l’artiste britannique Jeremy Deller, commissaire invité pour cet événement, cependant les clichés occupent une place importante dans l’espace d’exposition. Issu d’une formation en histoire de l’art au Courtauld Institute et à l’université de Sussex à Brighton, Jeremy Deller n’est donc pas un plasticien ou artiste « de formation » comme ses contemporains les Young British Artists. Il ne définit pas de hiérarchie entre les arts et les objets usuels, le marchand et le commun, son seul but étant de former des archives illustrant son discours. C’est donc avec grand plaisir que nous pouvons revoir sa Folk Archive, achetée récemment par le British Council, constituée d’un groupement d’artéfacts attestant de la pérennité des folklores dans la période actuelle en Grande Bretagne (1)

Ce n’est pas une exposition de photographies et Jeremy Deller n’est pas photographe. Pourtant, ce médium est omniprésent dans son œuvre. Comme son aîné et compatriote Martin Parr, Deller s’intéresse à la vie britannique dans ses plus petits détails ; détails qui peuvent définir une culture et en faire une entité : gâteaux multicolores, concours de grimaces, luttes rituelles entre villages ou encore parades déguisées et autres compétitions de sculptures de légumes. «  nous avons voulu rassembler tous les objets et les images qui représentaient à nos yeux une version non-officielle de la Grande Bretagne. C’était la vie créative du pays qui nous intéressait, plutôt que sa vie institutionnelle. Nous avons une relation bizarre avec le folklore et les traditions populaires à cause du système de classes britanniques. »(2) En somme Deller s’intéresse à tout ce qui est de l’ordre de l’instantané, de la performance, du non reproductible ou du périssable. Et c’est dans ce contexte et dans le but de conserver tous ces instants spontanés et ces denrées éphémères qu’il utilise la photographie. Même les costumes et objets qui constituaient une partie des archives sont, au fur et à mesure remplacés par leur image afin qu’ils retrouvent leur usage d’origine dans les fêtes folkloriques.
En outre, la Folk Archive n’est pas sans rappeler Mass Observation, programme national de collecte des données de la culture de masse britannique. Fondé en 1937 par l’anthropologue Tom Harrisson, le poète Charles Madge et le producteur Humphrey Jennings et basé à Bolton, le groupe comptait aussi de nombreux collaborateurs tel le photographe Humphrey Spender et des centaines de volontaires « observers » qui avaient pour mission de documenter la vie quotidienne du peuple avec la plus grande objectivité possible. Jusque dans les années 60, des lettres, des journaux (il était demandé à certains bénévoles de tenir des carnets quotidiens), des photographies, des enregistrements secrets de conversations dans les pubs et autres lieux de vie du prolétariat sont amassés et réunis dans des ouvrages. « (…) Les traits monotones et sordides de la vie industrielle seront le sujet de notre nouvel intérêt » annonceront Madge et Harrisson dès la première année (3). Substantiel épisode de l’histoire culturelle britannique, inconnu outre Manche et quasiment oublié en Grande Bretagne, Mass Observation demeure cependant un sujet d’étude dans les cours d’histoire de l’art, précisément ceux de David Alan Mellor à l’université de Sussex à Brighton auxquels Jeremy Deller a participés. C’est aussi dans cette même université qu’est conservée une partie des archives et, même si Deller ne les l’a jamais consultée, il ne renie pas pourtant son influence sur son travail. Peut être serait-il heureux de réunir un jour ces deux archives afin de constituer un panorama élargi de la culture britannique et des ses classes sociales.

imageDennis Hutchinson, The pro westler Adrian Street and his father, the coalminer, 1973.TDR

Enfin, la Carte Blanche à Jeremy Deller permet de découvrir deux photographies du catcheur Adrian Strett prises par Dennis Hutchinson, photographes de presse aujourd’hui oublié (4). Le sportif qui s’autoproclame « The Queen Bitch of Pro Wrestling » (La reine des garces du catch professionnel) pose dans son costume de scène à paillettes, cheveux blond platine et maquillage outrancier. Fils et petit fils de mineurs, Adrian Street refuse sa destiné et décide très jeune de s’installer Londres pour faire carrière dans le catch. Une des photographies le montre au fond de la mine dans sa tenue de spectacle aux côtés de son père, casque et lampe frontale vissées sur la tête. Passage historique, saut dans le temps, ce cliché articule avec beaucoup d’humour la fin de l’état de grâce de la révolution industrielle avec le Swingging London des années 60-70. Humour anglais bien sûr qui infuse aussi bien les photographies de Jeremy Deller que celles de Dennis Hutchinson présentes dans cette exposition. Humour encore qui permet aux britanniques de regarder avec une similaire autodérision leur mode de vie comme la crise économique, les rites et traditions démodés comme le clivage des classes sociales.


1 Deller Jeremy, Kane Alan, Folk Archive: Contemporary Popular Art from the UK, London, Book Works, 2008 (der. Éd.)
2 Jeremy Deller, propos recueillis par Julien Fronsacq, Frédéric Grossi, Katell Jaffrès, in D’une révolution à l’autre : Carte Blanche à Jeremy Deller, Palais de Tokyo magazine, n°7, Automne 2008, Paris, 2008, p.25.
3 Harrisson Tom, Madge Charles, Mass Observation, London, Thames and Hudson, 1937, p.31. Voir aussi le site, Mass Observation, recording everyday in Britain : www.massobs.org.uk
4 Dennis Hutchinson, The Pro westler Adrian Street and his father, a coalminer, 1973 et Adrian Street, 1973.


"D’une révolution à une autre, Carte Blanche à Jeremy Deller avec Ed Hall, Alan Kane, Scott King, Matt Price, William Scott, Andreï Smirnov, Marc Touché, White Columns."
Palais de Tokyo, jusqu’au 4 janvier 2009.

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