Objectivités à Düsseldorf : des vestiges au prestige

L’exposition « Objectivités » que le musée d’art moderne de la ville de Paris consacre à « la photographie à Düsseldorf » est avant tout une exposition historique. Des années 1960 à nos jours, elle propose d’observer le destin d’une pléiade d’artistes regroupée autour de la notion d’école. Ce sont notamment « les élèves des Becher » (Bernd et Hilla), comme l’on dit, qui nous sont donnés à voir mais aussi une époque qui montre le passage d’un temps des expériences à celui d’un académisme de l’art contemporain.

Doit-on rappeler les principes généralement accolés à cette production allemande : objectivité, neutralité, document, distance, austérité… Cela ne suffit toutefois pas. Et c’est tout le mérite de l’exposition que de nous permettre de comprendre ce qui s’est passé pour ces photographes en plus de trente ans. Et surtout de briser une homogénéité de façade que les œuvres elles-mêmes font vite voler en éclats. Si l’on veut en effet reprendre brièvement la chronologie de l’exposition qui suit elle-même la pente de l’histoire, on remarquera que Gerhard Richter et Sigmar Polke - qui ouvrent magnifiquement le bal - ne sont en rien des élèves des Becher mais bien leurs contemporains et collègues à l’académie des beaux-arts de la ville. Il n’empêche, ils ont été au moins aussi influents que les Becher, et peut-être même plus. Et puis, il faut aussi casser un peu le mythe de cet « enseignement » des Becher : rien qui n’ait à voir avec des cours et un contact régulier, les professeurs de cette grande institution sont parfois très éloignés de leurs étudiants et recrutés surtout pour leur aura. Bien sûr, rien n’empêche une empreinte dûe au pouvoir même de l’œuvre des « maîtres » mais insistons là-dessus : les Becher n’ont pas entretenus un lien « scolaire » avec ceux que l’on présente comme leur « élèves ».

Ceci étant dit, l’exposition est consacrée plus largement à ceux qui ont œuvré à partir de l’Académie, elle nous plonge avant tout dans les années 1970 et même dans la fin des années 1960 avec par exemple Candida Höfer. Et que voit-on alors (les vues de Londres) ou bien chez Struth une dizaine d’années plus tard à New York ? Quelque chose qui déroute tout d’abord un peu : un hommage permanent, non à la nouvelle objectivité allemande (celle de Sander) et de leurs héritiers (les Becher justement) mais bien à la photographie américaine. Celle de Walker Evans mais aussi la Street photography d’un Friedlander ou d’un Winogrand. Quelque chose donc des « New Documents » défendus à cette époque par le MoMA de New York et son conservateur John Szarkowski.

Qu’est-à-ce à dire ? Qu’aux racines de l’école de Düsseldorf se donne à voir une alliance esthétique des plus puissantes, et qui s’inscrit dans une histoire de la photographie telle qu’elle s’écrit alors : made in USA. Et c’est dans la conjonction de ce modèle et des expériences menées par Richter et Polke notamment que naissent les talents des « élèves Becher ». L’exposition montre dans une grande salle au centre de laquelle d’étroites allées alignent les images des Becher, un florilège des premiers travaux de Struth, Ruff ou Gursky. C’est sans conteste une époque magnifique. Les formats sont réduits mais les expériences y sont d’une intensité et d’une subtilité rares. Les intérieurs de Ruff au début des années 1980 et ses fameux portraits qui n’étaient pas encore grandioses, les vues de Gursky où l’on joue au foot, où l’on prend le soleil, et où on rend directement hommage à la peinture de Richter et au Romantisme, Pour le dire d’un mot : des travaux qui semblent bien éloignés du conceptualisme documentaire des Becher, ceux d’enfants probablement beaucoup plus indignes qu’il n’y paraît. Ou alors, qui discréditent définitivement l’idée que l’on a d’une académie d’art allemande. L’exposition brise ainsi les lieux communs, mais elle illustre aussi une certaine accélération, un virage qui transforme l’ensemble de ces productions à partir de la fin des années 1980 en les indexant sur l’art contemporain et les valeurs du marché.

Le label « photographie plasticienne » que l’on nous ressort ici à nouveau se trouve finalement en bonne place : c’est une marque. Celle que l’on appose sur le phénomène le plus critiquable de toute démarche artistique. L’agrandissement du geste sans que ce changement d’échelle ne soit justifié esthétiquement. L’exposition nous montre parfaitement le changement d’échelle : tout devient grand, long, haut, les surfaces s’uniformisent avec les nouveaux procédés de tirage et de montage et, bien sur, les effets du numérique jouent la partie. Le sentiment d’une « hygiénisation » de la photographie de Düsseldorf se ressent violemment après avoir admiré Polke et ses triturations, Hans-Peter Feldman et son bricolage sans rien dire des planches de l’Atlas de Richter et de leur synopse inépuisable. Certains s’en sortent mieux : Struth reste le plus brillant par la complexité de ses images où est préservé un dialogue entre l’humanité et les représentations, mais que dire des vues immenses des intérieurs de palais de Höfer, des machineries illusionnistes de Gursky ou bien encore du néo-post impressionnisme de Ruff et de ses pixels ?

Tout cela reste impressionnant. Alors que les Becher enregistraient les vestiges de l’industrie, leurs « élèves » ont restauré cette industrie même, désormais vouée à la production des images de prestige. Qu’avez-vous fait des maîtres à vouloir les dépasser ? Sinon reconduire le goût de l'autorité, songe-t-on en déambulant ainsi. Mais le plus curieux reste cette chose : toutes ces œuvres nous les connaissons depuis belle lurette, nous les avons intégré à notre histoire générale de l’art contemporain. On aime, on aime pas. Mais l’essentiel est qu’on voit ici se déliter et aussi s’accomplir des carrières et un art en parfaite adéquation avec le monde et son économie. Cela s’appellerait vraiment une réussite si l’on était en présence de représentations qui nous questionnent et nous émeuvent, où un sens peu à peu se dévoile, mais l‘on a ici un art de hall. A côté d’eux, Richter et Polke, ces vieux lions, nous laissent toujours aussi admiratifs.

Dusseldörf a été un lieu magique de la fin des années 1960 au début des années 1980. Je pensais avant de voir l’exposition qu’elle était elle-même anachronique – ressortir l’école de Dusseldörf en 2008… - mais en réalité elle est juste. Une exposition historique permet de dater un phénomène.

Exposition Objectivités – La photographie à Düsseldorf, Musée d’art moderne de la ville de Paris, jusqu’au4 janvier 2009. Catalogue.

Illustration : Spectateur devant “Andreas Gursky. Kuwait Stock Exchange, 2007″ par Carsten Recksik. Illustration extraite de son contexte à retrouver ici

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