Charleroi, une architecture au service de la photographie

On a rouvert un haut-fourneau à Charleroi, au sud de Bruxelles, à 2 heures de Paris. Le train qui vous y mène longe le complexe d’Arcelor-Mittal au ralenti, on colle le visage à la vitre pour tenter d’apercevoir les cimes des cheminées mais c’est la masse prodigieuse du ventre ouvert de ces usines qui fascine. Les Becher nous ont offerts ces motifs en noir et blanc comme on nous montre aujourd’hui les cathédrales gothiques, comme c’est dommage: tout est d’un rouge de rouille éclairé dans les parties obscures de puissants projecteurs. Du pur Rembrandt. Tout autant symptôme de l’époque, le musée de la photographie de Charleroi vient d’ouvrir un nouveau bâtiment (architecte Olivier Bastin) qui prolonge l’ancien couvent des Carmélites qui abrite les collections depuis vingt ans: à la brique sombre du couvent s’adossent désormais les façades d’aluminium subtilement plié et traité de reflets colorés. En moins d’un quart d’heure, vous faites à Charleroi l’expérience du lien indéfectible de l’image, de l’économie, de la religion et de l’architecture…

La presse a été unanime lorsqu’il y a deux mois le musée dirigé par Xavier Canonne a ouvert sa nouvelle aile: la réussite est parfaite. Il faut dire que cette architecture ouvrant sur un parc en cours d’aménagement se mesure aux plus hauts standards du genre. L’audace technique, la sobriété esthétique, la recherche d’une relation entre eux époques, le dialogue entre le bâtiment et ce qu’il abrite – soit des images – n’a rien a envier à une fondation Cartier ou même à de grands musées d’art contemporain. L’impressionnante avancée du corps principal ne repose que sur quelques piliers, laissant plus de la moitié de l’ouvrage dans un surplomb improbable, percé en son milieu pour laisser pousser un arbre qui bientôt fera de ses frondaisons un rempart naturel aux fortes lumières. Les ouvertures sont nécessairement modestes dans les parties médianes pour préserver les œuvres, elles sont traitées par une large huisserie de bois et l’on dirait dès l’extérieur des cadres accrochés aux murs.

La partie supérieure du corps est un long rideau de cannelures métalliques auquel répond au rez-de-chaussée des baies qui laissent entrevoir tous les services d’un lieu muséal d’aujourd’hui: une bibliothèque, un service éducatif, une salle auditorium, un café-restaurant avec d’un côté une terrasse donnant sur le parc, de l’autre un jardin d’hiver. Lorsque le maître des lieux vous fait faire le tour du propriétaire, on en oublierait presque que l’on vient y voir des images tant le plaisir est déjà complet. Pourtant les images sont déjà là, tant architecture et photographie se conjuguent; ainsi les immenses affiches d’exposition se trouvent remployées dans un accrochage extérieur sur l’enceinte du parc: le flâneur rencontre Man Ray ou Araki entre les saules et un magnifique hêtre pleureur, rare et classé comme plusieurs arbres du lieu. Il faut dire qu’à Charleroi, l’exigence de qualité est désormais en chaque détail et c‘est bien cela qui fait aujourd’hui la différence avec la plupart des autres lieux du genre.

La réorganisation du parcours historique dans la partie ancienne du musée a une vocation didactique, mais aussi esthétique. Un choix a permis de restreindre le nombre d’objets et d’épreuves de manière à rendre fluide et thématique le parcours des origines à la photographie contemporaine. Les salles conservent la sobriété de leur vocation méditative mais les images ne sont pas sacralisées, elles dialoguent, soit par des rapprochements formels, soit par des logiques historiques, de façon à ce que cette leçon d’histoire de la photographie reflète aussi la sensibilité des conservateurs du musée. Un pari est tenu: la présence des photographes belges est bien affirmée mais jamais lourde, elle rythme les époques et les styles, les usages et les expérimentations, mais jamais le sentiment d’un propos régionaliste ou nationaliste n’affleure. À côté de ce parcours, une programmation offre en deux expositions un regard sur l’actualité de la création dans la chapelle comme dans la salle moderne qui se distribuent de part et d’autre de l’accueil et de la toute nouvelle librairie, ces deux services donnant le ton de la partie contemporaine vers laquelle on peut désormais se diriger.

Le passage d’un bâtiment l’autre se fait aux deux niveaux, soit en accédant à la bibliothèque ou au restaurant et en débouchant sur le parc, soit à l’issue du parcours historique où l’on arrive dans un large hall accueillant un escalier, mais qui s’affirme déjà comme un espace d’exposition. Béton vernis, chêne, luminaires de créateur, baies, la sobriété et l’élégance servent des œuvres contemporaines qui se déploient en un second parcours, dont les thèmes se succèdent sans affirmer par des accroches ou des panneaux un unique axe de lecture. Des figures déjà historiques (Lorca DiCorcia, Sherman, Serrano, Becher), comme des valeurs sûres (Poitevin, Streuli, Chevalier) ou de plus jeunes artistes (Baudelaire) se distribuent dans un accrochage que le directeur du musée souhaite faire évoluer au fur et à mesure des acquisitions mais aussi de réaccrochages qui seront l’occasion de dialogues renouvelés entre les œuvres et les visiteurs.

Ce résultat doit beaucoup à une direction volontariste qui a su et sait mobiliser les partenaires publics et privés, mais ce nerf de la guerre n’explique pas tout. Il s’y ajoute quelques conditions essentielles. Xavier Canonne ne cache pas son ambition de voir l’ensemble du quartier remodeler autour d’un projet culturel, d’aller au-delà même de l’architecture et de penser en terme d’urbanisme la question de l’image contemporaine. La photographie est probablement le seul objet artistique et culturel capable de vous faire repenser l’ensemble de votre territoire.

Sur le retour, on s’interroge à propos les lieux consacrés à la photographie en France. Les aventures pionnières du Château d’eau à Toulouse et du musée Niépce à Chalon-sur-Saône, tous deux modernisés au fil du temps, à Bièvres dont on espérait beaucoup il y a quelques années, à la Maison européenne de la photographie à Paris qui est une réhabilitation architecturale (Yves Lion) certes réussie, mais, au fond, peut-on dire qu’un bâtiment est réellement sorti de terre pour la photographie en France à l’échelle de ce que propose Charleroi désormais?

C’est pourquoi on attend avec impatience l‘inauguration en novembre prochain du Centre de Cherbourg Octeville Le Point du Jour éditeur qui sera la première réalisation architecturale (Éric Lapierre) ex-nihilo consacré à un lieu de la photographie.

Commentaires

1. Le jeudi 14 août 2008, 22:30 par un anonyme anonyme

Pourquoi regretter les photos en noir et blanc des Becher, quand je regarde leurs photos, en particulier les têtes de hauts-fourneaux, on dirait de l'art moderne. En couleurs, je ne retrouve pas la même sensation, c'est là aussi magnifique mais c'est une autre sensation, comme c'est encore différent entre des installations froides et les mêmes en fonctionnement, les couleurs ne sont pas les mêmes. J'ai toujours pensé à Turner en voyant des aciéries, pas à Rembrandt mais c'est peut être la différence entre le froid et le chaud. En tout cas, je regrette que la peinture et la photographie d'art ne se soient pas plus penchées sur le sujet.

Ajouter un commentaire

Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.

La discussion continue ailleurs

URL de rétrolien : https://sfp.asso.fr/vitevu/index.php?trackback/232

Fil des commentaires de ce billet