Richard Billingham rouvre son album de famille

image Souvent classé à tort comme un disciple de Martin Parr, Richard Billingham ne bénéficie que d’une visibilité réduite sur la scène artistique européenne malgré un travail reconnu. L’exposition intitulée "People, Places, Animals: The Works of Richard Billingham" organisée par l’Australian Centre for Contemporary Art (ACCA) à Southbank jusqu’au 24 février a donc valeur d’événement.

Richard Billingham - nominé au Turner Prize en 2001- est mis sur le devant de la scène dès 1997 avec l’exposition controversée "Sensation" organisée par Charles Saatchi à la Royal Academy. Chaque artiste y avait son rôle et surtout représentait une certaine facette de la Grande Bretagne. Richard Billingham est alors vu comme le pauvre enfant des Midlands, sorte de Gavroche anglais, qui a réussi à vaincre la médiocrité de ses parents et à s’exprimer par l’intermédiaire de l’appareil photographique. Les clichés de sa mère Liz obèse au corps tatoué à outrance, de son père Ray alcoolique chronique et de son frère Jason drogué choquent et attendrissent à la fois un public qui jusque là s’efforçait de nier l’existence de cette catégorie sociale.

Mais là n’était pas, selon l’artiste, les motivations de ce travail. Ce premier album de famille, dont certaines photographies ont été regroupées dans un ouvrage intitulé Ray’s Laugh (Scalo, Zurich, 2000) n'est nullement un documentaire social cherchant à révéler les laissés-pour-compte de la politique thatchérienne. Il montre assez crûment le quotidien de ces gens qui ne font que subsister; quotidien qui était alors assez proche de ce que vivait encore Billingham. En scrutant et observant sa famille, il tente davantage de comprendre sa situation afin de pouvoir retisser les derniers liens qui les unissent les uns aux autres.

Derniers liens encore qui réapparaissent dans les photographies de paysages (Black Country, The Public, West Midlands, 2004). Le succès oblige Billingham à quitter les Midlands. Il n’avait en outre plus aucune raison de prendre ses proches pour modèles, et avant de couper tout lien affectif, il décide d’immortaliser son enfance en prenant en photographie les alentours de l’appartement familial. En fixant son quotidien sur la pellicule, il tente d’abord d’en faire le deuil puis de l’emmener dans sa nouvelle vie, comme une relique. Tous ces clichés seront pris selon la même technique: «Mon travail vient de l’instantané. C’est une technique photographique qui est guidée par l’amour. Les gens les prennent par amour, et ils les prennent pour se souvenir - des autres, des lieux, des moments. Elles sont au sujet de la création d’une histoire en enregistrant une histoire Je pense que la photographie est comme le dessin. La marque indique la personne...C’est une chose très intime. C’est quelque chose au sujet d’une signature...d’un oeil – et la façon dont quelqu’un regarde la vie, cette même personne ne peut même pas la décrire avec des mots[1]

C’est par souci d’intimité, de proximité avec les gens et les lieux que Billingham utilise l’instantané, mais aussi par manque de temps. Il lui faut saisir les choses avant de partir, rapidement, sans être vu. Les photographies sont donc toutes dénuées de présence humaine. La ville, ou plutôt ce qui entoure l’appartement des Billingham, est désert, sans bruit. Il se limite à son microcosme en s’efforçant de rester dans une zone accessible à pied de chez lui, il attend le moment où tout est calme pour prendre sa photographie. Il devient un fugitif de son propre monde et aussitôt le cliché pris, la mort l’envahit. Ici Billingham ne cherche pas à reconstruire son passé, à croiser les regards afin de mieux comprendre ses parents, son frère et en somme sa vie. Il cherche à se l’approprier, à le miniaturiser. Il arrache ses dernières affaires avant de partir, remplit sa valise de la nature environnante. Il se gorge des dernières sensations urbaines. Elles sont peut-être le reflet de ce qu’il a aimé secrètement, celui de la nature urbaine paisible par moments, là où il peut photographier sans être vu. «J’ai pris beaucoup de photographies dans la rue, de quelque chose que je désirais capturer, parce que j’avais une forte relation avec elle[2]

Blessé par les critiques qui s’attaquent à cette série des paysages et crient à la mort de l’artiste qui, selon leurs dires, ne serait pas parvenu à se renouveler, Richard Billingham attend 2006 pour présenter son nouveau travail (Zoo, Vivid, 2006).

Sa mère avait pour habitude de l’emmener une fois par an au zoo de Dudley où elle s’exerçait à prendre les animaux en photographie. Ayant bien en tête ces clichés naïfs et insignifiants retrouvés à la mort de sa mère, Richard Billingham visite les parcs zoologiques et tente d’adopter cette même crédulité et simplicité. Encore une fois il part à la recherche de ses parents, de leur autorité, de sa vie d’enfant dont il a tant souffert. La photographie ou la vidéo autorisent un dialogue et lui donnent le temps de saisir, de choisir et d’appréhender sa jeunesse. « Je n’ai aucune intention consciente de faire un discours politique avec les zoos. Cependant, ayant passé beaucoup de temps à l’intérieur, je crois réellement qu’ils sont une métaphore parfaite de notre relation avec le reste de la Nature[3]

Avec "People, Places, Animals", Richard Billingham nous ouvre encore une fois les pages de son album de famille. Il serait bienvenu de pouvoir le consulter de nouveau dans quelques mois lorsqu’il y aura placé les images de son fils, peut être un peu plus près de chez nous.

Illustration: reproduction de Zoo, Vivid, 2006, vidéogramme.

Notes

[1] “My work does come from the snapshot. It’s the form of photography that is most defined by love. People take them out of love, and they take them to remember – people, places and times. They’re about creating a history by recording a history. ... I think photography is like drawing. The mark indicate the person... It’s a very intimate thing. It’s something about one’s signature...one’s eye - and the way one looks at life, that one can’t even describe in words”, in "On Acceptance: A Conversation", Nan Goldin talking with David Armstrong and Walter Keller, in Nan Goldin, I’ll be your mirror, Whitney Museum of America, Scalo, Germany, 1996, p. 450.

[2] “I took a lot of photographs in this street, of something I wanted to capture, because I had more a relationship with it.”, Richard Billingham, Black Country, The Public, West Bromwith, 2004, p. 39.

[3] “I have no conscious intention of making some direct political statement about zoos. Having spent so much time in them however, I do believe that they are a perfect metaphor for our relationship to the rest of Nature.”, Viviendo con animales/living with animals, Exit, 22, May-June-July 2006, p. 114.

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