Anne-Marie Filaire: le mur déplié

image Le film intitulé Enfermement d’Anne-Marie Filaire était projeté dans les rues de Jérusalem cet automne lors du festival "Jerusalem Show". Il arrive en France et sera projeté le 10 janvier au cinéma Les 400 coups à Angers (20h15) puis au printemps à Marseille grâce au collectif La Compagnie. L’artiste nous a fait l’amitié de le projeter lors d’une séance de séminaire lundi dernier à l’Institut national d’histoire de l’art dans une version encore provisoire, accompagné d’une musique d’Arvo Pärt. Enfermement est un témoignage sur la nouvelle frontière que dessine le mur édifié entre les territoires palestiniens et l’État d’Israël. Mais ce témoignage est avant tout la création d’une œuvre photographique et filmique - cinématique pour le dire en un mot.

L’artiste dont la connaissance de ces régions est intime, a filmé en un unique travelling les photographies noir et blanc qu’elle a prises et organisées en panoramas. D’une grande sobriété, et d’une apparente simplicité, le processus établi réside donc dans la mise en mouvement de panoramas successifs, montrant des lieux qui s’aboutent sans correspondre nécessairement au continuum géographique et temporel (les prises de vues couvrent trois années en tout). La position du spectateur devient tout à fait singulière, position que la métaphore du sentinelle illustre bien: vous semblez surplomber les paysages en tournant sur vous même, comme un guetteur. Du coup, le vide de ces régions devient frappant, malgré l’accumulation des habitations aux formes géométriques, malgré les quantités de gravas, la présence humaine n’est que manque. Le mur apparaît pour dresser des perspectives torves jusqu’à l’infini. Tout est séparation, et la séparation produit le manque.

Ce film photographique est donc un montage dont les coupes forment des décrochages réguliers – que l’on connaît bien depuis le XIXe siècle dans la nécessité d’ajuster les images pour former le panorama (ce ne sont donc pas des "panoramiques", l’effet n’étant pas obtenu à la prise de vue). Les légendes centrées sous les ensembles défilants dansent sans réellement bouger par le jeu des décrochements, si bien que l’on freine parfois ou bien l’on accélère, mais cela ne se passe que dans votre œil; et au moment où le film s’arrête, la rétine de la sentinelle s’étant accoutumée au mouvement, vous semblez partir dans l’autre sens. Le sentiment d’enfermement n’est donc pas ici une donnée iconographique, et c’est tout le paradoxe: le spectateur-sentinelle voit loin, au-delà de ce mur-ruban, mais cet espace et ces paysages à perte de vue sont vains. L’œuvre s’enroule autour de vous, et l’on pense à un retour de l’image photographique à son état de rouleau qui serait ainsi dévidé mais dont l’autonomie de chaque prise de vue demeure soulignée par l’effet de dépliage.

Anne-Marie Filaire réfléchit depuis longtemps sur les notions de paysage, de frontière, d’identité. Elle montre par ce film que les formes mêmes qu’elle a su inventer pour penser l’image sont nécessaires à la compréhension de ces notions telle qu’elles apparaissent incarnées dans l’histoire des peuples. Et cela donne à méditer. Car ce que ce film expose est bien le dépassement d’une esthétique de la répétition, du recommencement ou de tout autre processus itératif lorsqu’il s’agit de produire des formes en dialogue avec l’histoire. Ce film d’images est circulaire et sans retour, tragique sur le mode d’un déroulement qui impose aux plis sa loi mouvante. Il est tout ce qui nous désespère de seulement passer au long du temps. Cette œuvre participe de ce qu’il faut appeler aujourd’hui une esthétique des conditions.

Illustration: extrait de l’ouvrage d’Anne-Marie Filaire, Enfermement, avec un texte de Jean-Marc Besse, Ateliers/Editions Tarabuste, Triages A&L, 2007.

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