Les Passagers, livre du désir contemporain

image Le livre Les Passagers de Christophe Bourguedieu est l’œuvre accomplie qui était attendue. Après avoir composé une salle de "La région humaine" (musée d’art contemporain de Lyon septembre-décembre 2006), exposé le chien-bûche dans La Vitrine de la SFP et s’être entretenu du projet, l’artiste publie un ouvrage au format imposant (27,6 x 40,5 cm) aux éditions du Point du Jour.

Les Passagers est un livre de photographies sur la proximité, sur la relation, sur la communauté pensée en images et en expérience à l’heure où ces choses sont devenues illusoires. Évitons d’emblée tout malentendu: ces corps amis accueillis dans des postures indécises qui traduisent la simple possibilité d’une rencontre ou d’un renoncement, ne sont porteurs d’aucun désir exagéré de paix et de conciliation. Bourguedieu n’est pas un artiste irénique. Nous sommes dans un lieu où agissent de singuliers motifs: des modillons traités à la manière de cornes d’abondance ou bien encore des portes dont les poignées sont trop hautes, si bien que les personnages semblent vivre dans une maison où ils seraient traités comme d’éternels enfants. Un divan magnifiquement kitsch mais nullement décoratif scande l’espace et revient sous différents angles. Il est suffisamment important pour être présenté au début du livre comme un personnage à part entière. On dirait un animal à cornes, on sent son souffle. Les personnages passent au long de lui, une femme mystérieuse prend le risque de s’y abandonner. Les hommes sont bourrus ou maladroitement élégants, l’un d’entre-eux, aux cheveux longs et raides, médite. La cannette de bière traduit le paradoxe de la pensée et du trivial réunis. C’est Diogène, au repos. Que l’on retrouve incarné dans d’autres corps et attitudes, comme un éclat de rire, un face-à-face provoquant, un détournement insolent, un visage hébété. Dire que Les Passagers baignent dans une atmosphère particulière est peu dire. La demeure évoque un minimalisme quaker balayé par une lumière de jade qui vous transporte hors du temps. Les abords sont arrangés mais sans trop de façons, plantés et fleuris, parfois luxuriants, les chemins sont des invitations à prendre l’air. La maison elle-même respire, Bourguedieu s’attarde sur une cavité de ventilation, une ampoule de plafonnier au carrefour de hordes d’insectes. La largeur du traitement des pages du livre permet au regard de dériver, ce sont des images en panneaux que l’on fait glisser. Celle qui est consacrée à un simple rideau aux teintes d’émeraude est doublement symbolique: elle sépare, elle dissimule mais, optiquement, elle ondule sur un plan. C’est une vague verticale. La communauté des Passagers prolonge ainsi son adolescence comme un âge d’or. Elle se défait devant nous, mais avec précaution, de ses inhibitions.

image Parvenir à nous rendre familiers ces êtres sans même les nommer a nécessité un travail qui ne s’apprend pas. Le photographe habituellement rencontre, désigne, raconte, prélève et diffuse, surtout, comme ici, lorsqu’il part dans un monde lointain (en l’occurrence l’Australie). Bourguedieu fait l’inverse. Il apporte et transporte son être, se rend disponible et accueille au fond de lui la possibilité d’une rencontre, reconstruit avec le matériel disponible une structure physique et mentale, il sonde dans cette architecture la forme que pourrait prendre le mystère de notre rapport aux êtres. Aucun protocole, la nuit de l’expérience et une promesse. Dans ce livre, les êtres sont physiquement abstraits. Ce qui ne veut pas dire qu’ils sont de simples enveloppes, bien au contraire, leur densité est toujours rappelée par une posture où les muscles et les chairs tournent, les regards ne sont jamais absents, la sensualité s’affiche. Non, ils sont abstraits dans un sens formel et non psychologique, l’image est désirante par le motif que façonne la pose établie sur un effet de seuil. Nous sommes proches des passagers mais de cette proximité dont on fait l’expérience dans les trains ou les avions: des heures durant, parfois, à scruter jusqu’à vous rendre familiers des êtres inconnus et promis à une relation sans avenir. Les Passagers méritent peut-être ici leur titre. Il est extrêmement rare de trouver chez un artiste la faculté de traiter à égalité la représentation de l’homme et de la femme, surtout au moyen de la photographie où la pente naturelle de la scopophilie autorise à jouir de l’autre (combien de photographes mineurs aux prises avec des modèles sublimes!). Avec Les Passagers, la puissance de la nuance suffit à décrasser toute une tradition. Qu’en est-il des femmes ici, sinon d’un désir dépouillé de tous les stéréotypes, ou, plus exactement, d’un désir où les stéréotypes de l’érotisme se seraient réincarnés dans la singularité des êtres, pour s’échouer dans le vivant. Il s’en dégage, dans un aller-retour classique du dedans et du dehors, de la nuit et du jour, de l’homme et de la femme, la puissance contenue du sensible. Théâtral, ce livre l’est dans la mise en scène sous-jacente des personnages, mais l’artiste a su leur garder leur réalité d’être – ce sont bien des êtres constitués en sujet, et non des apparences. Ces photographies laissent percevoir en leur cœur la lente purge du langage des mots pour lui substituer celui des corps. Les peaux, les lueurs se répandent, l’hésitation des personnages signifie une seule chose : qu’ils ne sont aucunement seuls. Leurs attitudes sont celles d’une infime maladresse que provoque la présence de l’autre. Certes, ils ne se rencontrent pas dans cette curieuse maison d’une sobriété calviniste que réchauffent les âmes. L’isolement des personnages permet au contraire de les faire dialoguer dans la succession des pages, comme des entrées en scène - une scène au centre de laquelle nous nous trouvons transportés. Que donnerions-nous en effet, pour être encore des leurs? Christophe Bourguedieu s’est éloigné depuis longtemps d’une photographie contemporaine soumise aussi bien aux effets d’un reportage d’auteur qu’à la rigueur des tableaux photographiques, le risque qu’il court ainsi est celui de tout engagement poétique, il avance là où il n’y a pas encore d’image. Mais Les Passagers ont de quoi rassurer, il s’y précipite tout une culture musicale, littéraire aussi bien que photographique, comme s’y affirme un rapport à l’expérience bien loin d’un fétichisme du réel commun aux photographes. J’y vois ici quelque chose de Lewis Carroll qui nous a appris à regarder l’enfance comme un théâtre du désir au cœur du rigorisme victorien, quand Bourguedieu en pleine époque capitalistique dévoile l’immaturité du désir comme un vestige.

Illustrations:
- Vue de la salle Christophe Bourguedieu, "La Région humaine", Musée d’art contemporain de Lyon, 2006, photo Yveline Loiseur.
- Planche extraite du livre Les Passagers, Christophe Bourguedieu.

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