Pour Édouard Levé

image Le suicide d’Édouard Levé a fait l’objet de commentaires et d’hommages dans la presse (Libération, Télérama, etc.). Qu’y ajouter? Nous avions entamé un dialogue lors d’un entretien dans Le Bulletin (n° 18, avril 2004), puis j’avais signé un texte de synthèse pour Images au Centre à la demande de Pierre Sanner qui avait passé à Édouard une commande originale en 2004 à partir des tableaux du musée des beaux-arts de Tours (série "Transferts"). Plus récemment – cet été même – j’ai rédigé un texte consacré à Fictions, son dernier livre de photographies (comptant aussi quelques textes) publié chez son éditeur P.O.L, qu’il m’avait demandé pour un livre de la Villa du Parc centre d’art contemporain à Annemasse dirigée par Karine Vonna - institution qui avait produit et exposé certaines images de la série. Édouard avait gentiment accepté de venir parler dans mon séminaire à l’Institut national d’histoire de l’art, ce devait être le 22 novembre prochain. Je donne ici en manière d’hommage à un artiste marquant le texte qui sera bientôt publié par la Villa du Parc.


Édouard Levé, le rêve à l’œuvre

Le rêve a-t-il une actualité esthétique? Cette question a le mérite d’être ouvertement posée par les Fictions d’Édouard Levé. Ces images n’entretiennent aucune relation avec la réalité immédiatement observable, ni même avec des images connues auxquelles elles feraient référence, elles n’obéissent enfin en rien à l’orthodoxie du simulacre. Ni remake, ni témoignage, ni faux-semblant, ce « jamais-vu » ne prétend toutefois pas à l’originalité. Il plonge dans l’espace ménagé entre onirisme et documentaire et semble parler une langue ancienne, pleines de vérités inaccessibles.

Travailler à l’objectivation du rêve nécessite un peu de méthode, Édouard Levé privilégie la tradition oulipienne. Elle réside dans un usage des contraintes volontaires où l’imagination vient se contorsionner et produire des formes qui supplantent le sens, le dérive, le noue et finalement l’épuise. Fonds identiquement noirs, personnages vêtus également de sombre, seuls les visages et les mains donnent à voir les corps. Quelques objets. Ou plutôt, des pièces à conviction : guitare, boule à facettes, télévision, drap ou cape. La part descriptive du travail est dévolue non pas à l’écriture mais à la photographie. Celle-ci forme le lieu d’une mise en image de « visions » consignées tel des récits de rêves – formule que l’artiste avait inaugurée dès ses débuts. On peut ainsi suivre la photographie en lisant le récit toujours bref qui semble en être le programme. Le résultat forme donc une photographie de haute précision, où les modèles « performent » l’image. Soit qu’ils accomplissent par leurs gestes posés le devenir image de la scène. Impassibles ! Les modèles obéissent à cette injonction de l’artiste qui interdit toute lecture naturaliste. On parvient ainsi à une sorte de minimalisme surréaliste, Brecht mâtinée de Cocteau : une purge visuelle du délire. Que reste-t-il alors ? Que montrent ces pantomimes ? La communauté des corps et des esprits, des échanges symboliques, mais selon des procédures qui échappent aux rituels et usages communs. Des messes noires, un rien ubuesques, évoquent les relations familiales, le désir sexuel, le corps social. Mais l’affect ayant été soustrait à ces scènes, seules les ombres viennent hanter leur représentation. On sait comment travaille Édouard Levé : en défaisant le puzzle des codes de l’image, il recompose des photographies d’actualité, de sport, des images pornographiques qu’il fait jouer en les privant d’un élément signifiant : scènes de rugby sans ballon, scènes pornographiques sans sexe, scène d’actualité sans contexte et tout cela comme on se mettrait au défi d’écrire un roman sans « e ». Il s’agit toujours d’être précis dans la soustraction. Cette méthode est quelque peu différente lorsqu’il s’agit des récits de rêve auxquels s’apparentent les Fictions, toutefois la question est bien : quelle pièce est manquante ici, qui donne aux images leur cohérence « négative » (au sens d’un négatif photographique) ? Insistons : Édouard Levé est obsédé par la possibilité d’objectiver le rêve. Pour y parvenir, il travaille à priver les images qu’il fait naître (ou qui s’imposent à lui) des critères d’intelligibilité usuels. La difficulté est donc d’être méticuleux dans cette quête du défaut de sens. Les corps se répondent dans l’action mimée, les mains établissent les passages plus que les regards, les poses sont à la fois explicites et incompréhensibles, car tout est évoqué mais à peine suggéré. Quelque chose empêche, suspend des scènes qui disent le « tout est possible » de l’imagination. Ce qui manque, donc, et qui ne se résout que sur le plan magique (et imaginaire) c’est la relation. Se parler, se voir, se regarder plutôt, se toucher (vraiment) …tout cela est devant nous, en creux.

Le noir et blanc persiste dans la photographie contemporaine, mais généralement sous l’espèce d’un expressionnisme du reportage d’auteur. En célébrant ici la noirceur loin de tout « geste » photographique, on assiste à des sortes de reportages en direct de l’inconscient. Un inconscient collectif que la photographie racle jusqu’à l’os, comme le théâtre antique jetait à la société un miroir noir.

Le rêve et la théâtralité : en associant les deux notions les plus disqualifiées par le prosaïsme moderne, Édouard Levé participe aux questions essentielles de l’art aujourd’hui. Fictions, par sa sévérité même contredit le courant dominant de la distraction. Ce refus de toute horizon divertissant s’appuie non sans paradoxe sur le jeu. En établissant une relation entre le langage abstrait des signes et le langage concret d’une geste social, Levé tente d’établir un passage entre rêve et réalité en produisant le théâtre de leur relation manquante : le rêve a une tout autre fonction que de faire rêver. N’était-ce pas à l’art, aujourd’hui, de nous le rappeler?

Illustration: Édouard Levé, série Fictions, 2006, noir et blanc, galerie Loevenbruck.

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