Steichen, le musée et l’art dans un miroir

L’exposition consacrée à Edward Steichen achève la programmation qui avait été établie par Régis Durand avant de quitter le Jeu de Paume. C’est l’occasion de se rendre compte que la photographie dite "historique" habite particulièrement bien ce bâtiment et qu’elle y trouve une place que l’Hôtel de Sully ne peut pas toujours lui offrir. Quoi qu’il en soit, la manifestation organisée par la Foundation for the Exhibition of Photography et le musée de l’Élysée de Lausanne est particulièrement réussie, accompagnée au surplus d’un imposant catalogue.

Cette réussite tient avant tout au travail de recherche d’images peu connues du photographe, la partie de l’exposition qui se tient au rez-de-chaussée est consacrée à la période pictorialiste de l’artiste américain – entre 1900 et 1910 environ. Si la présentation est classique dans son désir de découper les périodes, la découverte de nombreuses épreuves d’une excellente qualité atténue l’affirmation du goût fine arts de l’exposition. Bref c’est l’art qui, sans conteste, gagne ici: Steichen dans ses jeunes années est un virtuose des procédés pigmentaires mais, au-delà des techniques, il est réellement inspiré par la possibilité de noyer le réel dans les matières. C’est l’absence de formalisme qui est le plus convaincant chez-lui: si les sujets restent secondaires, la sensualité est toujours au rendez-vous, les corps, les visages, la nature, ses fameux autoportraits sont toujours convaincants. Nul doute qu’Alfred Stieglitz tenait là, à côté de ce qu’apportera bientôt Alvin Langdon Coburn, un des meilleurs pictorialistes de la Photo-Sécession.

L’idée de présenter la revue Camera Work dans le corps de l’exposition est excellente. Sous vitrine, quelques exemplaires de la publication mythique nous rappellent qu’il s’agissait avant tout d’un portfolio et les reproductions présentées au mur rappellent tout autant à quel point la photogravure à ce niveau d’exigence ruine l’idée même d’original. La fin du parcours de cette période historique se propose comme une hypothèse: l’expérience de la guerre de 1914-1918 et de la photographie aérienne des destructions formerait un tournant décisif vers une photographie expérimentale et moderniste. Peut-être. Il demeure que Steichen a probablement compris, avec la "straight photography", que son avenir se joue, esthétiquement, du côté de la célébration des formes simples, de l’univers scientifique et des architectures contemporaines. En tous les cas, le "passage" du pictorialisme et de son intimisme sombre aux photographies expérimentales se produit sans artifice, tant l’exigence des effets de matière reste au même niveau. Steichen a changé de sujet mais reste lui-même.

Le vrai problème de sa carrière apparaît dans les salles du second étage. Si parfois le sujet change, il arrive aussi qu’il s’impose trop. En effet, à partir des années 1920, le talent de Steichen trouve à s’exprimer dans le registre de la mode et de la mondanité, les magazines deviennent les principaux diffuseurs de ses images et, malgré une recherche d’effets à chaque fois renouvelée, l’œuvre s’épuise. Il semble que la qualité, toujours au rendez-vous, nécessite parfois quelques pas de côtés pour ne pas devenir une simple marque de fabrique. Il faut alors chercher dans les coins de l’exposition, et notamment dans les travaux photographiques au service des collections d’imprimés textiles, pour faire de réelles découvertes. Steichen académique? Pour le portrait et la mode, et malgré l’intitulé des salles ("A l’avant-garde de la mode"), c’est une impression que l’on ressent.

Il faut alors se glisser dans les dernières salles d’exposition. On y trouve le Steichen documentant la vie durant la seconde guerre mondiale et ce souci de plus en plus pressant d’affirmer une sensibilité patriotique. Un artiste engagé trouve nécessairement son combat sur le terrain de l’art: on comprend dès lors l’intérêt que Steichen va éprouver pour sa dernière période, comme conservateur de la photographie au MoMA de New York. L’exposition du Jeu de Paume devient alors étonnante, grâce au travail réalisé par des étudiants ingénieurs et architectes de l'école polytechnique de Lausanne, en collaboration avec l'université, qui ont reconstitué en 3D la fameuse exposition "Family of Man", qui a rendu Steichen si célèbre dans l’histoire des expositions de photographies. Au-delà du message patriotique et humaniste de l’exposition, on goûte un vrai travail d’archéologie sur la scénographie d’exposition. La boucle semble ainsi bouclée : Steichen, de l’art au musée, de la photographie d’art à la propagande. Qui a jamais parlé de dissocier art et politique?

Steichen. Une épopée photographique, Jeu de Paume, 1, place de la Concorde, 75008 Paris, du 9 octobre au 30 décembre 2007.

Illustration: Edward Steichen, Milk Bottles, Spring, New York, 1915, © Estate of Edward Steichen.

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