La photo numérique en 2006: le retour de la beauté

En matière de photographie numérique, 2006 restera une année charnière. L'installation du format 10 mégapixels ou la commercialisation du Leica M8 fournissent les signes manifestes pour faire de ce millésime une étape remarquable. Plus en profondeur, la stabilisation de l'offre grand public et le retour en grâce des supports argentiques, côté professionnel, sont les marques d'une première maturité du marché, qui vient ponctuer un cycle d'accélération effrénée.

Fin 2002, le Canon EOS-Ds était le premier 24 x 36 à offrir 11 millions de pixels, à un tarif de près de 11.000 euros sans objectif. Fin 2006, ce sont pas moins de cinq reflex (Sony Alpha, Olympus E-400, Nikon D80, Canon 400D, Pentax K10D) qui proposent le dix mégapixels à un prix voisin de 1000 euros tout compris. Ils sont plus rapides, plus faciles d'emploi et produisent des images de meilleure qualité que la génération précédente. Le chemin parcouru est significatif: les reflex d'entrée de gamme ont peu ou prou rattrapé le haut de gamme professionnel d'il y a quatre ans. Dans le même temps, près d'une dizaine de compacts experts (Canon Ixux 900 Ti, Panasonic Lumix DMC-LX2, Olympus Miu 1000, Pentax Optio A20, HP Photosmart R967, Samsung NV10, Canon G7) ont eux aussi franchi la barre symbolique des dix millions de photosites. Avec l'extension de la stabilisation à la plupart des modèles cités, ce palier témoigne d'un état maîtrisé de l'offre technique.

Longtemps hors de prix, la photographie numérique a également atteint un seuil d'accessibilité remarquable. A matériels équivalents, le prix du mégapixel a été divisé par quatre depuis 2002. Avec la généralisation du format Pictbridge, la disponibilité d'imprimantes photo de bonne qualité, voire la possibilité d'effectuer certaines corrections directement sur la caméra, il est désormais envisageable de se passer d'un ordinateur. Un budget d'environ 500 euros permet alors d'accéder à l'autonomie numérique, impression comprise, pour une qualité équivalente à ce qui constituait l'offre argentique standard il y a quelques années (compact 24 x 36 mm + tirages labo 10 x 15 cm). Cette médaille a néanmoins son revers. Un reportage publié dans le dernier numéro du Chasseur d'images (n° 290, janvier-février 2007) dresse un bilan alarmant de la dégradation du service après-vente: l'appareil photo, conclut-il, est en passe de devenir un consommable jetable.

Le développement technique met désormais l'accent sur l'ergonomie des machines. Plus encore que la course au pixels, ce phénomène témoigne de l'arrivée à maturité de l'offre. On en trouvera une bonne illustration avec le passage du 350D au 400D de Canon. Doté de bonnes caractéristiques de base, mais d'une manipulation trop complexe, le reflex numérique le plus vendu au monde a souvent été utilisé à la façon d'un compact, en tout automatique. Son successeur apporte un vrai confort dans la modification de quelques paramètres essentiels de la prise de vue, ce qui modifie l'utilisation. L'ergonomie améliorée du 400D permet de bénéficier pleinement des atouts du numérique, qui apporte la possibilité de réglages fins au cas par cas. La puissance de cette technologie est désormais utilisable, y compris dans ses formes les plus subtiles, comme la simulation de types d'émulsion, ou "styles d'images" (il faut conseiller la lecture du chapitre qu'y consacre Jean-François Vibert dans Le guide du Canon EOS 400D, mis à disposition gracieusement sur son blog Macandphoto.com). La perception de ces variations, jusque là réservée aux spécialistes, marque une progression dans la réception de cette technique. Au lieu d'une simple machine à enregistrer, la caméra numérique devient l'outil d'un rapport complexe à l'image. L'acclimatation au format RAW – encore embryonnaire et qui attend pour se développer la disponibilité d'outils de gestion accessibles et pratiques – ira dans le même sens.

La gamme des bridges s'apprête à quitter la scène. Coincé entre des compacts de plus en plus performants et des reflex de moins en moins chers, ce segment du marché ne présente plus vraiment d'avantage spécifique. Avec l'arrivée de kits reflex munis de zooms 18-135 mm et bientôt de 18-200 mm, le concept du tout-en-un de qualité se déplace logiquement vers l'amont. On y perd en lisibilité technologique, car le compact comme le reflex, quoique profondément transformés, restent des formats construits autour de la pratique argentique, alors que le bridge correspondait à la seule tentative originale d'acclimatation de la technologie numérique. Cet échec qui contribue à inscrire fermement le numérique dans la continuité de la pratique argentique, fut-ce au prix d'effets de camouflage, reste à méditer en termes d'histoire de l'innovation.

Camouflage ou innovation? Bien plus marquant que le lancement de Sony ou de Panasonic sur le marché du reflex, le ralliement de l'inventeur du format 35 mm au numérique pour son plus célèbre modèle, le Leica M, a fait l'effet d'un tremblement de terre et a suscité de nombreux commentaires. Pour certains, il s'agit du mariage de la carpe et du lapin: la tentative de faire entrer un capteur 24 x 36 mm dans le boîtier du M, qui aurait permis d'utiliser pleinement la gamme des optiques existantes, s'étant rapidement avérée impraticable, il a fallu se contenter d'un format APS, qui impose de multiplier par un facteur 1,4 la focale utilisée – ce qui modifie considérablement les habitudes du Leicaiste. Divers défauts techniques, notamment une sensibilité exagérée aux rayons ultra-violets et infra-rouges (que Leica a proposé de corriger en ajoutant un lot de filtres), ont semblé confirmer les critiques les plus sévères. Pourtant, d'autres avis se sont fait entendre. Certains photographes ont évoqué avec émotion leur découverte de l'appareil, tel Mike Johnston, qui estime que: This is the closest thing I have seen in the digital world that could possibly be viewed in old fashioned 20th century film camera terms (The Online Photographer). Quand l'émotion s'empare des objets techniques, c'est que l'alchimie de l'appropriation a atteint son stade ultime. Parler de la "beauté" des fichiers numériques comme l'on parlait de la beauté des négatifs, c'est admettre de faire entrer la pratique numérique dans le même univers esthétique que celui de la photographie classique. De ce point de vue, le Leica M8 aura incontestablement représenté une étape symbolique décisive.

Rien n'est réglé pour autant. Il n'existe toujours pas d'appareil suffisamment compact, tenant dans une poche, capable de réaliser sans éclairage d'appoint une photographie de bonne qualité d'une scène d'intérieur en fin d'après-midi. La généralisation de la stabilisation sur tous les types d'appareils montre que la question de la sensibilité native des capteurs reste un point crucial. Malgré des sensibilités affichées à 1600 ou 3200° ISO, l'obtention d'une image en basse lumière demeure soumise à des compromis drastiques aux effets bien trop visibles. La stabilisation elle-même est un système efficace, mais qui apporte un facteur de fragilité dont on mesurera le prix au bout de quelques années d'usage, en particulier lorsqu'elle s'applique aux optiques.

Signalons enfin le long article consacré par Le Photographe, dans son numéro de janvier (n° 1647), au nouveau film argentique Kodak Portra 2. Notant que le lancement de l'émulsion a été effectué officiellement au cours de la dernière Photokina, Bernard Leblanc rapporte les propos de Jane Hellyar, représentante de la firme de Rochester, selon laquelle: Aujourd'hui, plus des deux tiers des photographes professionnels travaillent à la fois avec des films et du numérique, en fonction du travail à réaliser et des résultats obtenus. Le journaliste conclut à un revirement de doctrine, appuyé sur une réalité comptable: Tout le monde sait que le numérique ne dégage que des marges dérisoires comparées à celles procurées par l'historique filière argentique. Si, en matière de photographie grand public, la messe est dite, la photographie professionnelle entretient des équilibres plus complexes. La nouveauté est que les fabricants le reconnaissent et admettent de rompre avec le dogme marketing de la fuite en avant numérique. Ce signal permet d'envisager le maintien d'une activité argentique, à un prix certes élevé, mais compatible avec la pratique des amateurs experts. Aux tarifs désormais constatés sur le marché de l'occasion, c'est paradoxalement le moment où jamais de s'équiper en matériel argentique!

Commentaires

1. Le vendredi 29 décembre 2006, 10:35 par Olivier

Il est bien difficile de savoir ce que sera la politique des industriels de l'image dans les années à venir.
Leur motivation est-elle purement économique?
Que dire d'Epson qui a investi dans le premier télémétrique numérique (RD1), alors que Leica attendu sur ce créneau annoncait impossible à relerver cette gageure technologique? Coup marketing? Ou plutôt plaisir que s'offre un capitaine d'industrie amoureux des beaux appareils photographiques? Ou les deux?
Partout on annonce que Leica "change" de camp en lançant son M8. Mais quid de tous les APN développés par la marque depuis des années avec Panasonic?
Il y a toujours eu une "guerre photographique"entre l'Europe, les USA et le Japon" (pour les principaux). La noblesse pour l'Europe, les films pour les américains, les boitiers "efficaces" pour les japonais.
Il semble plus que jamais aujourd'hui que le jeu soit rebattu.

Le post d'André est intitulé "le retour de la beauté" et dit "Il n'existe toujours pas d'appareil suffisamment compact, tenant dans une poche, capable de réaliser sans éclairage d'appoint une photographie de bonne qualité d'une scène d'intérieur en fin d'après-midi.".
Cet appareil existait-il en 1980? Le Minox?

Les photographes ont un choix jamais égalé pour produire et montrer leurs images. Multiplicité des formats de prise de vues (de l'argentique compact jetable au monstreux panoramique numérique 160 Mo de pixels), multiplicité des supports de diffusion (du tirage familial 10x15 à la publication en ligne sur blog, du tirage numérique grand format au papier baryté).
Le fameux choix numérique-argentique qu'il faudrait absolument faire? Faut-il choisir entre la moto et la voiture? Les deux nous transportent d'un point à un autre, non?
Quels sont les critères?
Le coût? Le poids? La forme? Le regard de ma femme sur l'objet?
La bonne qualité dont parle André, quelle est-elle?
Le piqué, le sens, le rendu des couleurs, le regard de mon fils sur la photo?
tant de questions...

2. Le jeudi 4 janvier 2007, 22:59 par vieilours

j'ai pratiqué longtemps l'argentique mais la qualité du numérique aujourd'hui et l'extrême facilité de traitement de l'image, sa disponibilité immédiate sur le PC ont font un concurrent sérieux à l'argentique. La technologie du numérique n'en est qu'à ses débuts (voir l'évolution fulgurente en quelques années) et comme il reste touijours du noir et blanc en argentique celui-ci subsistera à côté du numérique qui fera de plus en plus d'adeptes notamment grâce à la baisse des prix des reflex numériques qui c'est certain vont gagner encore beaucoup de terrain au détriment des compacts.

Les pro utilisent de plus en plus le numérique. Alors ...

3. Le samedi 6 janvier 2007, 17:25 par claude

Je pense qu'au-delà des performances technologiques argentiques ou numériques, la différence se situe dans le processus même de formation de l'image, l'acte performatif, les concepts d'image latente ou d'empreinte lumineuse. Et elle semble irréductible. Bien des jeunes, avec qui je discute, ne désirent aborder la photographie que si elle est argentique. Il me semble que se sont formées, progressivement et de façon informelle, des poches de résistance et j'en suis, je crois, assez heureux.
Cela mis à part, et surtout à l'adresse d'André Gunthert, je voulais dire ma grande tristesse de ne plus avoir accés aux articles des études photographiques en ligne. Et comme un autre internaute, j'aurais trés bien pu me passer des images, l'aspect de recherche théorique et fondamentale, étant pour moi bien plus important.
A bientôt.

claude rizzo

4. Le samedi 6 janvier 2007, 19:05 par André Gunthert

Merci pour ces commentaires. A Olivier: ma formule "il n'existe toujours pas..." s'applique dans mon esprit à tous les supports.

A Claude: je suis évidemment sensible à l'expression du manque des articles d'EP en ligne. La décision, vous pouvez me croire, n'a pas été facile à prendre. Je voudrais apporter deux éléments de réponse. 1) Il ne s'agit pas d'une situation définitive: nous avons bon espoir de pouvoir offrir dans le cours de l'année 2007 une formule qui permettra d'accéder à nouveau à ces ressources en ligne, selon un principe juridique différent. 2) Un argument - qui n'a pas été publié - a joué un rôle important dans notre décision. Plusieurs des membres de la rédaction d'EP sont des universitaires qui ont la chance et la responsabilité de former les futurs spécialistes en histoire de la photo. Or, nous nous sommes aperçus depuis un an ou deux que le fait de recourir, pour nos étudiants, aux versions en ligne d'EP, faciles d'accès et gratuites, les conduisait trop souvent à faire l'économie de la lecture sur papier, et par conséquent de prendre connaissance de l'iconographie reproduite. Il y avait donc l'insatisfaction profonde de donner à lire nos articles amputés de leurs images, situation en contradiction avec nos convictions et nos prises de positions (nous qui avions toujours défendu bec et ongles l'importance de l'illustration, et qui nous moquions volontiers des ouvrages peu, pas ou mal illustrés...). Mais il y avait aussi la prise de conscience que, les facilités d'internet aidant, nous étions en train de former une génération de spécialistes de la photo paradoxalement "analphabètes des images" (pour paraphraser l'expression de Moholy). Il aurait été d'une coupable légèreté de laisser cette situation se prolonger indéfiniment.

5. Le lundi 15 janvier 2007, 10:53 par mattbr

Kodak a perdu 282 millions de dollars pendant le premier trimestre de 2006. Leur business model est de vendre du film, ce qui explique la méthode Coué de leur VRP - on repackage la chose comme étant "de meilleure qualité" (c'est faux), "plus professionnelle", ou "plus proche de la tradition" (un peu comme le jambon sulfaté en tranches).

Quand au cryptofétichisme de Leica et sa semelle ridicule (il faut toujours 3 mains pour utiliser un M, c'est d'une idiotie sans nom), n'en parlons même pas. Le capteur (Kodak...) qu'ils utilisent a apparemment un avantage de gamut (la saturation des images qu'il peut reproduire), du moins sur le papier, mais on parlait de beauté de fichiers numériques avant le Leica. La réalité est, mahleureusement pour Kodak, simple : Un Canon 5d ou Ds, ou leurs équivalents chez Nikon, atomisent purement et simplement ce qui se faisait en matière d'argentique, que ça soit au niveau du piqué ou du "rendu", et ce jusqu'à la chambre technique (avec une petite réserve pour le 8x10). Un signe est que DxO, qui fait des logiciels de conversion RAW, a sorti en fin d'année un "film pack" - une série d'algorithmes qui permettent d'émuler un film, avec ses défauts comme le grain ou une sensitométrie approximative, à partir d'un capteur, beaucoup plus précis. C'est d'ailleurs probablement beaucoup plus significatif que les image styles de Canon, qui n'ont aucune ancrage sur le plan argentique, et peu (si ce n'est eux-mêmes...) en numérique.

La bataille sera maintenant sur le champ des optiques, puisque les capteurs ont atteint les limites de celles-ci. Ce qui laisse présager de beaux jours pour Leica...

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