Trois livres de photographes

image L’actualité éditoriale du livre de photographie est particulièrement chargée au moment du Mois de la photographie. On retiendra toutefois un fait marquant, avec la sortie presque simultanée de trois ouvrages de photographes français. Le premier, dans l’ordre des sorties, est l’imposant DPRK (Thames & Hudson) de Philippe Chancel, dont une épreuve originale est actuellement présentée dans La Vitrine de la SFP. L’intérêt de ce travail réside dans l’attitude prise par le photographe: premier livre sur la Corée du Nord réputée impénétrable, on s’attendrait à un livre de reportage ou d’enquête, de révélations et d’instants volés pour témoigner des affres du régime de l’"État-ermite". Il n’en est rien, Philippe Chancel préfère produire une distance qu’il oppose à la distance même des protocoles néo-staliniens, et fabrique un monde parallèle dans lequel il traque l’humanité derrière les rituels et la scénographie kitsch du pouvoir. Il fallait cela, insister jusqu’à l’outrance sur l’esthétisation du politique, pour revenir à un propos artistique et éthique, convoquer la beauté en lui faisant jouer un rôle qui dépasse la délectation pour rouvrir les portes pourtant cadenassées de l’imaginaire.

Deuxième ouvrage, celui d’Édouard Levé, artiste que nous avions rencontré dans la dernière livraison papier du Bulletin, ouvrage sobrement intitulé Amérique (éditions Janvier Léo Scheer). Édouard Levé s’est donc rendu aux Etats-Unis avec une idée dont il avait déjà testé la fertilité: jouer avec les homonymes; en Amérique, il s’est donc arrêté dans les villes homonymes de grandes cités du monde: Florence, Berlin, Rio, Bagdad, etc. Le procédé hérité du surréalisme ne fonctionne pas simplement dans le décalage et le jeu, car Levé produit des images d’une grande simplicité, relativement étrangères à l’hommage obligé à la photographie américaine, pour retrouver plutôt les accents d’un August Sander. Les lieux, les gens, sont montrés avec dépouillement, Levé insiste sur les représentants institutionnels, l’architecture standard/vernaculaire, la route, la mythologie diffuse pour au final dresser un portrait impitoyable des Etats-Unis peuplés de vétérans et de gens très simples, peu industrialisés, attachés à l’institution religieuse. Non, décidément, Rio n’est pas Rio, Berlin n’est pas Berlin, Bagdad n’est pas Bagdad…

Troisième destination, troisième livre, Studio Shakhari Bazar de Gilles Saussier (Le Point du Jour), artiste que nous avions rencontré dans le n°15 du Bulletin. Entamé depuis 1997, le long travail de Saussier dans la vieille ville de Dhaka au Bangladesh trouve ici une forme globale et traduit « l’attitude documentaire » défendue par l’artiste. Mêlant l’image de rue, le portrait, l’étude urbanistique, Saussier qui s’est métamorphosé en photographe de rue durant toutes ces années cherche dans un travail à la fois conceptuel et formel les clés d’une forme artistique et responsable pour inventer le monde de demain. Ce livre fera date, il appelle à l’analyse et plus largement à l’étude tant les propositions sont nombreuses dans cette approche, et notamment la question de l’inscription de l’artiste dans sa propre œuvre, quelque chose comme une distance partagée à l’heure où les photographes sont soit totalement en retrait de leurs images (dans la lignée d’une certaine photographie allemande), soit sur-présent comme le style du reportage actuel en témoigne par son formalisme expressionniste.

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