Arles: la critique payante fait débat

Plus que sur le programme concocté par Depardon pour les prochaines rencontres d'Arles, le débat photographique semble se focaliser autour des lectures payantes. Rompant avec la tradition de critique "sauvage" - et gratuite - des books, illustrée notamment par la figure emblématique de Jean-Claude Lemagny, l'édition 2006 propose une critique tarifée à 220 € pour 10 expertises. Ce "nouveau service" a fait réagir vivement photographes amateurs et professionnels. Sollicités, plusieurs acteurs du monde de la photo, comme Catherine Derioz, directrice de la galerie Le Réverbère, ont refusé de participer à l'exercice. Après un tir de barrage sur sa liste de discussion, le JDL publie un manifeste intitulé "La photographie est-elle un sport de riche?" et propose d'organiser en complément des lectures payantes des rencontres libres avec quelques grands noms de la photographie pour qui la gratuité garde encore un sens (à l'Espace Van Gogh, de 10h à 19h). Du côté de Photographie.com, la critique argumentée de Hervé Le Goff, déjà signalée ici, s'accompagne d'un dispositif permettant aux internautes de communiquer leurs réactions. C'est la première fois que Photographie.com, jusqu'à présent rétif au web 2.0, s'ouvre aux commentaires interactifs! D'autres échos, ainsi que la réponse de François Hébel à ces critiques, ont également été enregistrés par le magazine. En attendant qu'il rebondisse dans les colonnes des journaux papier, on notera avec intérêt que les organes en ligne du domaine suffisent dès à présent à nourrir le débat. Sans bourse délier!

Commentaires

1. Le samedi 1 juillet 2006, 16:10 par Valérie Grand

Autour de mon expérience des lectures sauvages aux Rencontres Photographiques d'Arles en 2005 .

Dans la pratique, au festival, cette année, pour 220 €, il est possible de s'inscrire pour 10 expertises de lecture. Seulement, d'un point de vue contractuel, seule 2 expertises doivent obligatoirement avoir lieu, les autres peuvent être annulées selon les empêchements des V.I.P.
Comprenons-nous bien, c'est de commerce dont il s'agit.
Ces professionnels ont des intérêts de métier à regarder autant de travaux, provenant de pays divers, en si peu de temps. Néanmoins, il faut une clause échappatoire rassurante pour l'inscription des experts aux lectures-expertises. Il s'agit d'obtenir leur participation sans brader le prix de leur conseil. Sans entacher leur notoriété.
D'autre part plus le nombre des participants est conséquent, plus le chaland est appâté, plus l'argent rentrera....

Dans la pratique, et l'équilibre des forces entre le vendeur et l'acheteur, c'est un double scandale pour les photographes débutants ou étudiants qui ont besoin de montrer (voire de confronter) leur travail. De ce point de vue, cette "nouveauté 2006" ressemble à du protectionnisme corporatiste. L' ère DADVSI, sans doute.
Bien sûr, pour un amateur salarié à temps plein, la question d'argent ne se pose pas forcément. Elle pourra même masquer celle de la déontologie.

En effet, on ne peut pas faire l'impasse sur les conditions d'apprentissages et de début de travail d'un jeune photographe. Il est le moteur de toute la chaîne économique du métier. Non content de payer sa formation à un prix prohibitif (enseignement et coût d'achat d'un matériel "pro"), il doit donner de sa personne dans une multitude de stages, de coups de main, d'appels à participation pour lesquels, il ne reçoit d'ordinaire aucune contribution financière.
Dans la formation du regard inhérente à tout métier de l'image, il consomme énormément en magazines dédiés à l'image, billets d'entrée d'exposition, voire en places de bibliothèques payantes.
Et souvent pour finir, il sera le producteur de son travail. Exposer à Paris, aujourd'hui, c'est financer soi-même son lieu et temps d'exposition. Ces premières publications sont au mieux totalement gratuites. - « Je te fais de la pub », entend-on ! Malheureusement, il n'a jamais entendu parler du Business Plan... -
Bien souvent, les publications seront totalement auto-financées, compte tenu de l'immobilisme de la petite édition française qui pourtant fait ce qu'elle peut...
Quant à vivre de la photographie, notre photographe, encore jeune et toujours étudiant en histoire, en art ou en esthétique, devra parfois décider de créer sa « petite entreprise » pour passer la majeure partie de son temps dans la comptabilité fiscale, les stratégies marketings qui le dépassent et les enjeux commerciaux qui sont très éloignés de ses compétences. Finalement, ne serait-il pas le « Robocop-testeur » du libéralisme?

Revenons à « © Arles 2006 », j 'ai moi-même, l'an dernier, pratiqué une demande intensive de lectures gratuites de mon book. Même si les personnes sont là, présentes devant vous, elles ne sont pas pour autant disponibles pour une lecture sérieuse. La fatigue, les jalousies perverses, l'incompétence, les enjeux inconnus du photographe et les querelles de chapelles photographiques des experts font aussi partie du jeu.
Ce commerce est très particulier... Il y a d'excellentes rencontres, inespérées (les plus rares et les plus sollicitées). Il y a surtout des rencontres qui n'ont le goût du rien. Des fiascos dont on a honte de se souvenir.
Au contraire d'un salon aux Parc des Expositions, les retombées sont minimes puisqu'il ne s'agit pas réellement d'un marché. C'est pour l'expert un poste d'observation privilégié où le photographe débutant ou étudiant va jouer le rôle d'informateur.
Dès lors, la gratuité équilibre les forces en présence.

La majorité des jeunes photographes que j'ai côtoyé sortaient d'écoles de photographie - qu'elles soient françaises, anglaises, ou autres. Tout le monde se retrouvait au camping ou à l'auberge de jeunesse (avant 22h !!! c'est dur). Les plus "huppés" avaient loué un appartement à 6 pour y loger à 8.
Personne ne méconnaît cette réalité! Cette nouveauté (sic) du programme des rencontres est véritablement écoeurante. L'économie du festival s'appuie, aussi, sur ces jeunes photographes. Combien d'entrées, provenant de cette « ligne d'écriture comptable », sont comptabilisées annuellement ? Que ce mauvais spectacle mercantile soit introduit sous la présidence de Depardon laisse vraiment perplexe.

Pour élargir mon questionnement, j'ajouterai:
maintenant que les galeristes commencent à recevoir uniquement sur rendez-vous d'acheteur. Maintenant que toutes les expositions sont payantes malgré les fonds privés – à caractère dit philanthropique... - des grandes entreprises. Maintenant que "payer pour voir" pointe ces propres limites, voilà le "payer pour montrer". Une certaine photographie de demain s'annonce comme une photographie de réseaux dont les flux seront assujettis à celui de l'argent - ou ne sera pas ?
License to live ? Car enfin, nous y voilà : quel avenir sans avoir payé – cher - son ticket d'entrée au réseau? Ici n'y a-t-il pas du bluff ? Mon ancêtre ne me parlerait-il pas du péage à chaque pont traversé ? Non ?

2. Le dimanche 2 juillet 2006, 23:51 par Didier Roubinet

A mes yeux, l'esprit de nos grands festivals culturels s'en est allé avec les Trente Glorieuses. Depuis, ils ont évolué avec le tourisme de masse et les vertus qu'on lui prête. En Arles, les photographes sont donc logiquement devenus pour cette industrie un faire-valoir et un marché.

Ce troupeau apparemment inépuisable fournit au meilleur prix une matière première (graphique, illustrative, édulcorée et bien sûr recyclable, avis aux amateurs). Il semble prêt à tout pour y arriver, et en plus il consomme. Pourquoi donc se priver de lui tondre la laine sur le dos?

Le festival d'Arles a beau prétendre vouloir s'aligner sur certains confrères étrangers, pour qui connaît les mœurs du microcosme cet objectif paraît pour le moins irréaliste.

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