Flickr, mode d'emploi

Le premier livre consacré à l'usage de Flickr est l'œuvre d'un jeune australien, Richard Giles. Cet ouvrage pratique est avant tout dédié à la maîtrise des multiples fonctionnalités qu'offre le site de partage d'images, tâche dont il s'acquitte très honorablement. Compte tenu de la méconnaissance du phénomène Flickr à laquelle on se heurte encore trop souvent en France, sa consultation n'en reste pas moins des plus utiles pour une prise de contact générale.

Qu'est-ce que Flickr? Une banque d'images? Un site de stockage de photographies amateurs? Pas le moins du monde. De tels outils sont nombreux sur internet, sans qu'un seul puisse soutenir la comparaison avec celui qui est rapidement devenu l'un des plus grands succès du web interactif et qui compte désormais parmi les sites les plus utilisés au monde. Créé en février 2004, racheté par Yahoo! en mars 2005, Flickr dénombre aujourd'hui plus de 3 millions d'abonnés. Le total des photographies téléchargées, quant à lui, est passé de 100 millions en février 2006 à près de 150 millions aujourd'hui - un taux de progression renversant. Cette réussite exemplaire tient au principe même sur lequel repose cet outil: créer de l'interaction avec les images.

On fait des photographies pour les montrer. Ce facteur si simple - et pourtant absent de la plupart des histoires ou des réflexions générales sur le médium - est celui sur lequel s'appuie Flickr. Richard Giles n'a pas trop de 276 pages pour détailler les nombreuses et élégantes fonctionnalités élaborées pour faire dialoguer les usagers à partir des images, et qui construisent autour d'elles un réseau étendu de légendes, commentaires, mots-clés, contacts ou signalements. On ne sera pas étonné d'apprendre que la société mère, Ludicorp, était initialement dédiée au développement d'un jeu en ligne multi-utilisateurs, The Game Neverending, au sein duquel Flickr apparut d'abord comme une fonction accessoire. Récemment interviewé par USA Today, Stewart Butterfield (co-fondateur, avec sa femme Caterina Fake, de l'application) affirme que la principale innovation de Flickr “est d'avoir reconnu la nature sociale de la photographie“.

Flickr s'est développé à la manière des anciens photo-clubs ou des sociétés d'amateurs, sur les bases du partage et de l'émulation, avec une puissance démultipliée par l'extension mondiale et la dimension ludique du web interactif. Pour ceux qui jouent le jeu d'exposer leur album familial, attendent les commentaires de leur réseau d'amis, s'inscrivent à des groupes thématiques, et se livrent à leur tour à l'exercice de la critique en direct, Flickr fonctionne à la fois comme une galerie ouverte et comme un formidable outil pédagogique. Mais le site est aussi caractérisé par sa capacité à se prêter à toutes les appropriations: qu'il soit militant, politique, culturel, artistique, chacun peut créer ou adapter grâce à lui son propre usage des images. Depuis le mouvement anti-CPE, en France, on a commencé à prendre conscience de ses potentialités en termes de diffusion d'information. Ajoutons que, grâce à ses fameux tags, ou mots-clés, les images de Flickr se prêtent parfaitement à des recherches élaborées, ce qui en fait aussi un terrain potentiel pour l'analyse anthropologique ou sociologique.

Très complète, la description proposée par Giles ne se limite pas à un rébarbatif manuel. Outre les ressources du style anglo-saxon, toujours prompt à mêler une pincée d'humour à l'exposé, de nombreuses interviews d'usagers, sous forme d'encadrés, viennent ponctuer le texte. L'enquête a été bien menée, qui comporte nombre de renseignements utiles: quelques-uns des secrets de fabrication du fameux algorithme selon lequel Flickr classe les photographies par interestingness. Mais aussi nombre d'informations parfaitement superflues - et donc tout à fait passionnantes - comme celle de savoir que la première photographie enregistrée sur Flickr fut, le 15 décembre 2003, celle du chihuahua de Caterina Fake, le désormais célèbre Dos Pesos.

Bien sûr, l'ouvrage est loin d'épuiser son sujet. Un encadré intitulé “Flickr sous la ceinture“ reste des plus allusifs, et ne donne aucun détail sur les mécanismes de surveillance et le cas échéant de censure qui sont bel et bien appliqués par l'équipe. L'auteur ne dit mot du voyeurisme actif, qui est lui aussi une composante de la curiosité suscitée par le site. On pourra regretter qu'il limite ses exemples aux usages familiaux, quand Flickr est déjà un producteur de faits culturels: de la diffusion des premières images des attentats de Londres en juillet 2005 à la contre-campagne "Du bist Deutschland" l'hiver dernier - sans oublier bien sûr les photographies de l'occupation de l'EHESS du mois de mars. Semblables développements attendent à vai dire la contribution des spécialistes en sciences sociales. Dans l'intervalle, nous apprécierons de disposer, avec How to use Flickr, d'une description aussi pertinente qu'efficace. Après tout, le premier livre de photographie, L'Historique et Description du daguerréotype et du diorama par Daguerre, n'était-il pas, lui aussi, un mode d'emploi?

Référence: Richard Giles, How to use Flickr. The Digital Photography Revolution, Boston, Thomson, 2006, 276 p. (consultable à la bibliothèque de la SFP).

Commentaires

1. Le mercredi 17 mai 2006, 13:38 par mb

depuis hier, le site flickr a connu un changement d'interface majeur ( nouvelle présentation des images, nouvel organizr, etc. etc.) : le livre n'est peut-être plus à jour !!!

à propos j'aimerai en savoir plus sur la "censure" exercée sur le site : vous auriez des liens vers des sources qui en diraient plus ?

2. Le jeudi 18 mai 2006, 10:14 par André Gunthert

On avait effectivement presque oublié que Flickr était encore affiché comme étant en version "bêta" jusqu'à lundi dernier... La version dite "gamma" (innovation lexicale dont on ne doute pas qu'elle fera des émules) n'opère qu'un toilettage bienvenu dans l'affichage des fonctionnalités qui, elles, restent inchangées. Outre les menus déroulants ou l'intégration du célèbre nuage de tags (selon le modèle inventé par Del.icio.us), on notera avec intérêt l'accès direct au module de recherche, ce qui montre bien que cette navigation est devenue une fonction majeure de Flickr.

A propos de censure, voir notamment ce billet, et surtout son commentaire, qui résume bien le problème: http://www.boingboing.net...

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