"We want your pictures"

image On peut être blogueur et allergique aux nouvelles formes de l'information. En signalant un reportage de la BBC consacré à l'importance prise par les images réalisées à l'aide de téléphones portables (voir illustration ci-contre), Luc Saint-Elie reprend les poncifs de la critique du journalisme des usagers. Réfutant l'expression de ”journalisme citoyen”, comme d'autres avant lui, il renvoie ces pratiques à la catégorie du voyeurisme. Pourtant, la question n'est pas de savoir s'il était utile ou non d'apercevoir de visu les effets du tsunami (encore que la comparaison du montant de l'aide internationale alors réuni avec celui qu'a produit le dernier cataclysme au Pakistan puisse amener à soupçonner le caractère simpliste de ce jugement).

La question est plutôt de savoir quels intermédiaires recherchent, achètent et diffusent les images privées des catastrophes. Toujours prompts à condamner la perversité de la consommation visuelle, les journalistes oublient de préciser que ce sont les organes de presse et eux seuls qui sont habilités à transformer ces documents en témoignages, que ce sont bien eux qui les portent à la connaissance du plus grand nombre. Sur le site même de BBC News, une page permanente appelle à envoyer de tels documents à la rédaction et proclame ”We want you to be our eyes” ou, plus crûment: ”We want your pictures”. Cette page a été créée au matin du 7 juillet 2005, le jour des attentats du métro de Londres. Voyeurisme ou pas? Laissons cette question aux moralistes. La forme illustrée du récit de l’information moderne ayant plus qu'aucune autre contribué à l'éducation du regard depuis le milieu du XIXe siècle, les journalistes ne sont en tout cas pas les mieux placés pour en juger. La réalité est qu'internet est devenu, avec ses moyens propres, l'agence la plus efficace et la plus rapide de distribution des informations, y compris iconographiques - une agence ouverte, où les grands médias sont les premiers à puiser. Il n'y a pas d'un côté des amateurs, par définition dénués de tout sens esthétique comme de tout souci moral, de l'autre des professionnels, par définition experts dans la maîtrise du sens et préoccupés avant tout d’éthique. Ce qu'il y a, ce sont des entreprises productrices de l'information - une marchandise précieuse dans un univers concurrentiel sans pitié. Arrêtons de raisonner à l'envers: le vrai scandale du paysage journalistique aujourd'hui n'est pas que des quidams pourvoient aux besoins iconographiques des journaux lorsqu'aucun reporter n'est sur place. Le vrai scandale est que des rédactions choisissent de monter le moindre flocon de neige en catastrophe potentielle, à grand renfort d'alertes oranges et d'envoyés spéciaux.

Commentaires

1. Le lundi 16 janvier 2006, 09:55 par Luc

Bonjour,

Tout d’abord je suis flatté que mes élucubrations aient attiré l’œil de la Société Française de Photographie (ce n’est pas de l’ironie) merci.

Pour le reste , je crains que vous ayez mal, ou trop vite lu ce que j’ai écrit (à moins, hypothèse plus que probable, que je me sois mal exprimé), ce qui m’amène à quelques précisions dont vous voudrez bien me pardonner la longueur (mais le sujet est complexe et me passionne).

En aucun cas, je n’ai pensé, dit, écrit ou suggéré qu’il « y a .. d'un côté des amateurs, par définition dénués de tout sens esthétique comme de tout souci moral, de l'autre des professionnels, par définition experts dans la maîtrise du sens et préoccupés avant tout d’éthique », je l’ai d’autant moins, pensé , écrit ou suggéré, que j’ai moi même été dans ma jeunesse photo journaliste et que je sais pour l’avoir vécu que par définition, le photo reporter est d’abord photographe, puis ensuite, parce que la passion .. ou les circonstances en ont décidé ainsi photo –reporter.
Distinguer les deux n’a pas de sens et je doute que vous trouviez la moindre place dans ce que j’ai pu dire ou écrire qui puisse suggérer ça.

Vous exprimiez en revanche, involontairement peut-être, parfaitement bien ce que je pense de l’étiquette de « journalisme citoyen » en le rebaptisant « journalisme des usagers » , cette étiquette-là, me va.

Dans « journalisme citoyen » il y a journalisme, et on pourrait éminemment remettre en cause ce terme car à priori un journaliste est celui qui fait métier de travailler pour un organe de presse, il y a une définition officielle du journalisme, et comme pour tout activité, le fait d’en être professionnel n’est en aucun cas une garantie de qualité, juste l’expression d’un statut.

Des tas de gens font (pas moi hélas..) de la cuisine, pourtant en aucun cas je ne les qualifierais de « cuisiniers » (ou alors je m’empresserais de préciser dans quel contexte j’utilise ce mot, peut-être en disant qu’ils sont d’excellents cuisiniers amateurs). Le fait de ne pas être professionnel n’a rien de péjoratif, et de même que je pense que ces gens doivent pouvoir en remontrer à pas mal de cuisiniers professionnels, je pense que nombre de photographes amateurs doivent pouvoir en remontrer à pas mal de photo reporters. pour ce qui est de la partie photo pure [1]

Dans « journalisme citoyen » il y a également « citoyen » francisation à la serpette du « citizen » anglo-saxon et qui, transporté sous nos côte a un signification, qui frise le contre sens. Le « citizen journalism » c’est le « journalisme du passant » comme vous l’avez très bien dit. Chez nous, « citoyen » c’est un mot éminemment connoté qui figure en première phrase de notre hymne national. Dire que le passant est un journaliste « citoyen » suggère que le journaliste professionnel n’est pas un citoyen, ce que je récuse avec force.
Dire que le passant qui photographie un bus en flammes fait du « journalisme citoyen » suggère que ce passant est conscient et soucieux du bien de la cité, ce que je récuse avec force.

Par ailleurs je ne vous suis pas lorsque vous suggérez de laisser aux moralistes la question « Voyeurisme ou pas? », la majorité de ce que l’on nous donne à voir sous l’étiquette de « journalisme citoyen » est exactement ce qui était reproché (souvent à juste titre) à la presse à sensation. Mais l’époque veut que l’éponge « journalisme citoyen » lave de tous ses péchés l’image pour en faire un document d’une valeur inestimable.

Lorsque vous faites (à fort juste titre) remarquer que :
« Pourtant, la question n'est pas de savoir s'il était utile ou non d'apercevoir de visu les effets du tsunami (encore que la comparaison du montant de l'aide internationale alors réuni avec celui qu'a produit le dernier cataclysme au Pakistan puisse amener à soupçonner le caractère simpliste de ce jugement). »

Vous avez entièrement raison et je n’ai pas vu beaucoup de « journalisme citoyen » sur la question, alors que vous pouvez par exemple lire mes modestes contributions

Ici :
audioblog.fr/archives/200...
Pour le tsunami, avec une analyse des chiffres qui laisse à penser que l’engouement à peut être été nettement moins important que ce que l’on a bien voulu dire, le journalisme c’est aussi aller creuser, pas seulement dégainer son téléphone portable, et cette petite recherche à laquelle je me suis livré, n’importe quel « citoyen » (je revendique d’ailleurs de l’être « citoyen ») pouvait la faire, les chiffres sont publics.

Ici : audioblog.fr/archives/200...
Pour quelques remarques sur la triste situation du Pakistan


Au risque de passer pour un vieux machin (ce que je suis à de très nombreux égards) je ne crois pas une seconde à l’alibi de l’éducation du regard lorsque vous écrivez « La forme illustrée du récit de l’information moderne ayant plus qu'aucune autre contribué à l'éducation du regard depuis le milieu du XIXe siècle, les journalistes ne sont en tout cas pas les mieux placés pour en juger. ».
Cette phrase est juste replacée dans son contexte historique. Nous visons aujourd’hui une époque saturée d’image, ou tout le monde s’est constitué une carapace solide face à l’éventuelle émotion ou prise de conscience qu’elles pourraient provoquer.
L’image c’est comme les microbes, lorsqu’il y est trop exposé, l’humain développe des défenses.

Je parle de tout ceci parce que ça me concerne, j’ai le postérieur entre deux chaises, entre deux mondes disons. D’un côté je suis journaliste encarté, et de l’autre je publie des choses à titre personnel. Je me suis énervé cette semaine justement parce qu’il était question que je sois éventuellement invité chez un Ministre au simple titre que je publie mes états d’âme sur un weblog (l’autre bidule moderne branché à côté du téléphone portable).

De même que je pense que le fait d’avoir mis un script de gestion de site web à la mode en ligne ne fait pas de quelqu’un qui a une grande gueule (moi en l’occurrence mais pas seulement) quelqu’un de représentatif, le fait d’avoir le dernier Sony Ericsson à la mode dans la poche ne fait pas de quelqu’un avec du sang froid un « journaliste » et encore moins un « citoyen ».

Que les médias aient des travers, tout le monde en convient, moi le premier. Il est par ailleurs dommage que les différents cercles de discussions de journalistes soient, pour des raisons évidentes, fermés à leurs lecteurs, parce qu’on découvrirait avec étonnement que les plus critiques envers les travers de la presse, ne sont ni ses lecteurs ni ses observateurs..mais ses employés eux-mêmes.

La presse travaille mal et elle en meurt. C’est clair.

Penser en revanche, faire courir l’idée en revanche, que reprendre les pires travers de la presse (superficialité, sensationnalisme etc..) mais cette fois en ne payant pas les producteurs, conduirait à un journalisme meilleur me paraît une forfaiture.

Ou alors… proposition alternative, décernons aux maires le titre de JRI (Journaliste Reporter d’Images, c’est le nouveau nom des cameramen de télé) parce que la mode de la vidéo surveillance aidant, les municipalités vont forcément capturer des documents exclusifs un jour ou l’autre. Je ne parle même pas des vigiles de supermarchés qui sont, toujours sur la base des critères actuels du « journalisme citoyen » des journalistes (vous êtes filmés pendant que vous achetez votre mousse à raser), enfin les responsables du parc de radars routiers du Ministère de l’intérieur doivent être de grands reporters tant ils doivent disposer d’images exclusives sur les incivilités automobiles de nos concitoyens. Les militaires sont d’excellents journalistiques citoyens surtout les militaires américains, dont nos télés nationales diffusent jusqu’à plus soif les images de type « gameboy » de la « destruction d’objectifs » à chaque fois que l’Oncle Sam décide d’aller se défouler au Moyen orient.
Je ne parle même pas des super reporter hyper citoyens encagoulés qui a date régulière envoient de super reportages filmés sur la décapitations de types qu’ils ont réussi à kidnapper.

Soyons clair, qu’un passant se trouvant de manière fortuite présent lors d’un événement puisse réaliser des images qu’un journaliste professionnel ne peut pas réaliser, c’est l’évidence même puisque par définition, comme je l’ai écrit le journaliste arrive après.
Que certaines de ces images puissent avoir un intérêt énorme, ne se discute pas non plus (et par ailleurs il n’y a rien là de nouveau, la récupération des documents réalisés sur place a de tous temps fait partie du boulot du journaliste)
Qu’en revanche on élève cette pratique au pinacle du journalisme en la drapant dans l’étiquette non dénuée de sens de « citoyen » me gène, énormément.


Amicalement

Luc Saint-Elie

[1] Mon expérience m’a appris que ce qui fait la composante professionnelle d’un photo journaliste n’est pas tant le fait d’être un bon photographe, ce qui est le postulat de base, mais plutôt un ensemble de qualités (précision, ponctualité, capacité à improviser, quasi infaillibilité etc ..) qui font que le plus faramineux photographe amateur du monde n’ayant pas ces qualités risque fort d’être un piètre photo reporter. Une agence demande avant tout une bonne photo en temps et en heure et avec le sujet correctement couvert, le fait que par ailleurs ce soit une bonne photo est accessoire tellement c’est un postulat de base.

2. Le lundi 16 janvier 2006, 12:28 par André Gunthert

Cher Luc, merci de votre réponse détaillée. Vous me donnez l'occasion d'exprimer mes compliments à l'endroit d'Audioblog.fr, une publication particulièrement bien informée, dont j'ai notamment apprécié la présentation consacrée au D200, les commentaires sur la loi DADVSI, ou encore ceux sur les licences Creative Commons. Un travail comme le vôtre appartient à mon avis de plein droit à la catégorie du "journalime citoyen", dans ce qu'il a de meilleur.

Mais cette étiquette en elle-même importe peu. Vous ne me répondez pas sur le fond, à savoir sur l'idée que ce sont les entreprises de presse qui utilisent les images des particuliers, et que, si jamais on devait blâmer quelqu'un (ce dont je ne suis pas certain) ce serait celles-ci plutôt que ceux-là, celles qui diffusent ces documents plutôt que ceux qui ne font qu'appuyer sur le bouton. En publiant ces images, les médias font du reste leur travail le plus normalement du monde. Ce qui est plus gênant, à mon sens, est de consacrer une pleine page à "l'homme à la cagoule" d'Abou Ghraib, sans omettre de nous resservir à chaque occasion le couplet du voyeurisme (qui verse rapidement dans la défense corporatiste pure et simple: laissez les professionnels faire leur travail, et allez jouer ailleurs...). Vous savez bien que c'est la position exprimée par de nombreux organes de presse français, Le Monde en tête. C'est à ces journaux que je pensais, en rebondissant sur votre billet - auquel je n'impute pas, faut-il le dire, tous les maux de la théorie-du-voyeurisme-dans-l'information. Parmi les travaux de nos camarades, il faut (re)lire un article comme celui de Thierry Gervais (Etudes photographiques, n° 13) pour s'apercevoir qu'il s'agit d'une approche un peu courte.

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