18 avril 2022

L’inventaire du fonds d’Émile Légier, industriel sucrier français, ou le pouvoir de la photographie d’amateur en tant qu’activité professionnelle et de loisir

 
         Paysages, architectures, portraits, sculptures, usines… Plaques stéréoscopiques positives, plaques stéréoscopiques négatives, plaques de projection, images sur support souple… Ce vaste fonds de 604 boîtes attribué à Émile Légier, industriel sucrier français, est entré dans les collections de la Société Française de la Photographie à la suite de la donation de Monsieur Pellet, petit-fils du photographe amateur, en 1980.

  • Émile LÉGIER, Autoportrait en médaillon, s.d., plaque de projection au gélatine-bromure d’argent, 8,5x10cm, frSFP_0802im_BP_0581


         Outre le grand nombre d’images et la grande diversité de sujets représentés, ce fonds nous paraît d’autant plus intéressant qu'il était resté jusqu’alors anonyme et non daté. À l’occasion du déménagement des collections de la SFP au sein du site Richelieu de la BnF, il a donc été nécessaire de faire le point sur un ensemble de plaques photographiques qui n’avaient jusqu’alors jamais été étudiés et dont on ignorait jusqu’à la provenance. C’est dans cet article que je souhaiterais vous expliquer mon expérience en tant que stagiaire chargée de faire l’inventaire du fonds d’un auteur a priori anonyme. 

  • Reproduction numérisée d'une des boîtes du fonds d’Émile Légier, frSFP_0802im_BP_0540. L'écriture manuscrite "Metz et environs" nous indique la localité photographiée.


         Au début de ma mission, les membres de la SFP m’ont confié l’inventaire de ces plaques en verre au gélatino-bromure d’argent, pour la plupart des plaques stéréoscopiques de format 4 x 10,5 cm. Le classement de ces boîtes avait dans un premier temps été facilité grâce aux indications manuscrites figurant sur les boîtes. On pouvait y lire le nom de certaines zones géographiques apposées peut-être par Légier lui-même, des noms de pays, de régions et de villes très précises, la plupart au sein du territoire européen. Florence, Séville, Berlin, Paris : ces images illustraient les grandes villes par des vues de leurs monuments les plus représentatifs et spectaculaires, mais aussi de la vie quotidienne de leurs habitants. Ces plaques regroupaient aussi, comme c'est fréquemment le cas avec ce format stéréoscopique, des vues de paysages en Allemagne, Suisse – l’objectif de cet outil technique étant de susciter un sentiment d'évasion chez le spectateur l’instant de l’observation de ces clichés à travers les jumelles pour vues stéréoscopiques.

(A gauche) Émile LÉGIER Duomo, Firenze, s.d., plaque stéréoscopique positive au gélatine-bromure d’argent, “342”, 4x10,5cm, frSFP_0802im_BP_0014

(A droite) Émile LÉGIER Piazza della Signoria, Firenze, s.d., plaque stéréoscopique positive au gélatine-bromure d’argent, “1425”, 4x10,5cm, frSFP_0802im_BP_0014
(A gauche) Émile LÉGIER Baignade Capri, s.d., plaque stéréoscopique positive au gélatine-bromure d’argent, “2411”, 4x10,5cm, frSFP_0802im_BP_0034 (A droite) Émile LÉGIER Sortie en barque Capri, s.d., plaque stéréoscopique positive au gélatine-bromure d’argent, “2403”, 4x10,5cm, frSFP_0802im_BP_0052
(A gauche) Émile LÉGIER, Paysage suisse, Route de la Bernina, s.d., plaque stéréoscopique positive au gélatine-bromure d’argent, 4x10,5cm, frSFP_0802im_BP_0144 (A droite) Émile LÉGIER, Paysage suisse, Route de la Bernina, s.d., plaque stéréoscopique positive au gélatine-bromure d’argent, “3687”, 4x10,5cm, frSFP_0802im_BP_0144

 

         Néanmoins, un sujet a commencé à m’interroger : ce fonds concentrait un grand nombre de vues d’usines, prises aussi bien de l’extérieur que de l’intérieur. Cette tendance du photographe à illustrer avec détails les rouages, tuyaux, réservoirs et les ouvriers ne semblait pas être une démarche désintéressée. Ces photographies semblaient avoir plutôt une fonction documentaire, puisqu’à la manière d’un rapporteur, on peut supposer que Légier parvenait à se mettre en contact avec les hauts placés de l’usine afin de pouvoir avoir accès à une visite de l’ensemble du bâtiment industriel. Dans certains cas, on pouvait même lire sur les étiquettes des boîtes le nom des propriétaires de l’usine et leur localisation, comme par exemple l’industriel Kestner qui possédait des usines en Allemagne et Italie entre autres.

  • Émile LÉGIER, Oschersleben, s.d., plaque stéréoscopique positive au gélatine-bromure d’argent, “413”, 4x10,5cm, frSFP_0802im_BP_0034
  • (A droite) Émile LÉGIER,Oschersleben, s.d., plaque stéréoscopique positive au gélatine-bromure d’argent, “409”, 4x10,5cm, frSFP_0802im_BP_0034
  • (Au centre) Émile LÉGIER, Ouvriers intérieur usine, s.d., plaque stéréoscopique positive au gélatine-bromure d’argent, “747”, 4x10,5cm, frSFP_0802im_BP_0118
  • (A gauche) Émile LÉGIER, Ouvrier au travail, s.d., plaque stéréoscopique positive au gélatine-bromure d’argent, “748”, 4x10,5cm, frSFP_0802im_BP_0118

 

         Dans l’une de ces boîtes portant sur le monde industriel et comportant la mention « Sucreries », nous avons trouvé des images de champs et de récoltes de betteraves. C’est alors que nous avons fait un rapprochement évident avec un photographe amateur, industriel sucrier, dont quelques images avaient déjà été inventoriées au sein de la SFP. Ces vues, dont une sélection de près de 350 tirages contact avait été réalisée sous la houlette de Christiane Roger après le don Pellet de 1980, portaient sur un voyage en Afrique du nord, des villes et villages du Nord de la France, des clichés de Paris et de ses courses hippiques, et présentaient un ensemble de scènes familiales. Une douzaine de photographies s’attardait sur les bureaux et usine de la « Sucrerie indigène et coloniale ». Enfin, une nécrologie ornée d’un portrait de Légier publiée dans le Bulletin de l’Association des chimistes en 1919 accompagnait ce classeur documentaire. Grâce à ce document, on a ainsi pu reconnaître dans le patriarche figurant sur de nombreux clichés du fonds les traits d’Émile Légier et lui attribuer par conséquent cet imposant volume de boîtes homogènes.

 


“On a fait une sélection rapide au point de vue de la forme, de la longueur de la racine, de son poids, afin de rejeter les sujets qui ne satisfont pas le cultivateur et qui s’écartent notablement du type dont ces betteraves descendent”.[1]

  • (A droite) Émile LÉGIER, Agriculteurs dans les champs, s.d., plaque stéréoscopique négative au gélatine-bromure d’argent, “430”, 4x10,5cm, frSFP_0802im_BP_0271
  • (Au centre) Émile LÉGIER, Betteraves, s.d., plaque stéréoscopique négative au gélatine-bromure d’argent, “2809”, 4x10,5cm, frSFP_0802im_BP_0354
  • (A gauche) Émile LÉGIER, Agriculteurs dans les champs, s.d., plaque stéréoscopique négative au gélatine-bromure d’argent, “432”, 4x10,5cm, frSFP_0802im_BP_0271

 

         En effet, en étudiant les archives et publications de Légier conservées à la BnF, nous avons appris qu’Émile Légier (décédé le 9 septembre 1919), était un industriel sucrier de grande renommée en France à la fin du XXème siècle. Ancien Chef de Fabrication de Distillerie, Chevalier du Mérite Agricole, Légier était aussi membre de l’Association des Chimistes à partir de 1886, membre du Conseil d’Administration de 1894 à 1914, et collaborateur d’Eugène Tardieu, fondateur de la Sucrerie Indigène et Coloniale[2]. Cette revue hebdomadaire fondée en mai 1866 avait pour objectif de défendre les intérêts de la sucrerie et de la distillerie française, de créer un espace propice aux échanges d’idées, de données et de chiffres. La Sucrerie indigène et coloniale proposait ainsi un lieu où l’on pouvait publier des études approfondies sur des technologies et pratiques aussi bien techniques que commerciales afin de faire de la France le grand marché des sucres de l’Europe. Nous pouvons lire dans l’introduction du premier tome publié en 1866:

“Parmi les industries qui sont la force de notre pays, il en est une, née d’hier, la Sucrerie indigène … D’un million et demi de kilogrammes de sucre qu’elle produisait en 1826, elle en est venue à donner deux cent cinquante millions et plus en 1865, et celle dont la naissance a été si précaire, dont l’adolescence a été entourée de tant de dangers, est en voie de devenir l’une des gloires de la France … Frappé par la grandeur de ce développement et de cet avenir, nous avons pensé que parmi les organes de publicité qui gravitent autour de l’industrie sucrière, il y avait une à combler, une place honorable à prendre, et nous avons fondé cette publication. Nous nous proposons de suivre pas à pas, dans cette Revue, la marche et le progrès de la Sucrerie indigène, d’initier les producteurs à la connaissance des appareils et procédés qui chaque jour prennent naissance … Nous tiendrons nos Lecteurs au courant de tous les prix sur les divers marchés d’Europe … nous espérons être autorisés à défendre aussi sur ce terrain les intérêts de la Sucrerie indigènes s’ils étaient attaqués”[3]

  • Émile LÉGIER Médailles et prix rapportés, s.d., plaque négative au gélatine-bromure d’argent, 9x12cm, frSFP_0802im_BP_0545 (passée numériquement en positif)


         Émile Légier devint rédacteur en chef de cette revue entre 1866 et 1914, et y publia fréquemment ses articles à propos des nouveautés relatives à l’industrie, sous l’aspect de questions liées à la technologie, le commerce, l’économie politique, l’agriculture, la statistique et la législation et jurisprudence industrielle. Parmi ses nombreux articles, on pourrait évoquer celui sur le procédé Molhant de fermentation[4] ou encore celui sur le sécheur “Impérial” à air chaud et à vapeur[5], des articles très savants sur le monde industriel destinés à un lecteur spécialisé. Il publia aussi en 1901 l’Histoire des origines de la fabrication du sucre en France, recueil qui présentait son grand travail de recherche en bibliothèque, accompagné d’un imposant appareil documentaire (images, schémas, articles, essais, lois) sur les débuts de la sucrerie de betterave jusqu’en 1825 puis, à partir de cette date, sur les procédés industriels qui avaient porté cette industrie à “sa perfection actuelle”[6]. Il fit également paraître à la même période le Manuel de la fabrication du sucre, 1900 et le Manuel de fabrication de l’alcool de betterave en 1901: deux ouvrages très scientifiques avec des modes d’emploi et schémas à destination des industriels.


         Parmi ce corpus de publications d’Émile Légier, un document m’a particulièrement intéressé: un tiré à part extrait de la Sucrerie Indigène Coloniale des 13 et 20 novembre 1912 portant sur la “Production de la graine de betteraves dans les cultures de Fr. Strube à Schlanstedt (Province de Saxe)”. Dans l’introduction de cet article, Émile Légier explique:

“Nous donnons chaque année la description d’un ou deux établissements de culture de graines de betteraves. Tenant à conserver vis-à-vis de tous notre impartialité et à tenir nos lecteurs au courant des derniers progrès réalisés dans cette branche agricole, si importante pour l’industrie sucrière, nous avons profité d’un voyage en Allemagne pour visiter l’exploitation de M. Strube, à Schlanstedt, maison jeune encore, mais à qui ses succès ont valu une très rapide extension”[7] .


         Cet article, qui rendait compte d’un voyage d’Émile Légier en Allemagne pour observer et documenter les industries étrangères, comportait une description de cette branche agricole et des caractéristiques de la région qui sont très favorables pour son développement industriel. Dans l’article Légier divisait ses paragraphes selon des thèmes tels que celui de l’exploitation, le personnel, les engrais, les cultures, la sélection des betteraves… et présentait, pour illustrer ses propos, des photographies. Cette présence de vues photographiques qu’on imagine pouvoir provenir de l’appareil de Légier, permet d’un coté de documenter les conditions des travailleurs dans ce secteur de l’industrie[8] et, de l'autre, d’ouvrir la piste d’une étude croisée entre les écrits d’Émile Légier et son fonds photographique.

  • Émile LÉGIER, Champs de betteraves, s.d., plaque stéréoscopique négative au gélatine-bromure d’argent, “1898”, 4x10,5cm, frSFP_0802im_BP_0317


         Cette approche nous mène à supposer qu’un grand nombre des voyages pendant lesquels Légier faisait ses photographes de paysages et de populations avaient pour objectif initial de faire des enquêtes liées au monde de l’industrie pour ensuite écrire ses rapports, articles ou essais. Tel est le cas des images prises dans les anciennes colonies françaises : Martinique, Guadeloupe, Saint Domingue, actuels départements d’Outre-Mer autrefois appelées les “îles à sucre”[9]. Néanmoins, bien que l’objectif initial de ces voyages soit lié au monde de l’industrie sucrière, les photographies du séjour sont pour la plupart simplement celles d’un colon qui découvre une nouvelle terre, le nombre de prises de vues de champs de cannes à sucre ou d’usines étant extrêmement réduits voire inexistants. Si l'on a compris le contexte de ses déplacements, cela a donc été possible grâce à la lecture de certains de ses écrits plus qu’à l’analyse de ses images.

                                                 

  • (A gauche) Émile LÉGIER Carte de la Martinique, s.d., plaque négative au gélatine-bromure d’argent, 9x12cm, frSFP_0802im_BP_0588 (passée numériquement en positif)
  • (A droite) Émile LÉGIER Gaillard bateau, s.d., plaque négative au gélatine-bromure d’argent, 9x12cm, frSFP_0802im_BP_0588

         Par exemple, dans en Martinique et Guadeloupe. Considérations économiques sur l’avenir et la culture de la canne. La production du sucre et du rhum et les cultures secondaires dans les Antilles françaises, publié à Paris en 1905 par les Bureaux de la Sucrerie indigène et coloniale, Légier essaye de recenser le nombre de tonnes de cannes à sucre travaillées par jour dans certaines usines des îles. Il témoigne également dans cet ouvrage d’un grand intérêt pour les locomotives et voies ferrées indispensables au développement et à l’exportation du sucre. Il écrit ainsi:

  « Les voies ferrées des Antilles sont en général très bien installées et tous les soins sont apportés à leur entretien. Ces voies sont constituées par des rails de type Vignole à écart variable, à traverses métalliques en acier ou à traverses en bois du pays très dur, difficilement putrescible. Les voies traversent de nombreux ruisseaux sur des ponceaux. Dans ce cas, chacune des poutres maîtresses du pont reçoit le rail et il n’existe aucun doublage, ni passage sur le pont qui se réduit aux deux poutres. La plupart des voies sont en rampe, à la Martinique et à Basse-Terre, à cause du relief accidenté du terrain. Quelques unes de ces lignes présentent de vraies œuvres d’art, tels les réseaux de Bonne-Mère avec un grand pont sur la rivière à Goyave et du Marquisat avec deux ponts sur la rivière Capesterre et la rivière du Pérou. »[10]


         Les informations qui ont été apportées par Émile Légier ont été précieuses pour la compréhension de l’organisation de l’industrie dans les colonies françaises mais elles sont parfois inexactes sur certains points : à titre d’exemple, on remarque notamment que les longueurs des réseaux ferroviaires sont surestimées. Néanmoins, les indications qu’il donne constituent la somme d’un savoir industriel reconnu par ses pairs et une documentation précieuse pour les chercheurs.

   

  • (A gauche) Émile LÉGIER, Sommet de la Guadeloupe, 1481m, s.d., plaque de projection positive au gélatine-bromure d’argent, 8,5x10cm, frSFP_0802im_BP_0579
  • (A droite) Émile LÉGIER, Excursion en forêt, s.d., plaque de projection positive au gélatine-bromure d’argent, 8,5x10cm, frSFP_0802im_BP_0579


         La haute position sociale et l’influence dont jouissait Émile Légier dans le monde de l’industrie lui permit également d’avoir des activités de loisir bourgeois, et c’est le deuxième thème dont témoignent les photographies conservées à la SFP, avec ces nombreux voyages aussi bien en ville qu’à la montagne, sur la côte ou au ski. La position sociale du photographe est de ce fait visible par les sujets représentés mais aussi par l’acte même de photographier, puisque même si la pratique de la photographie à cette période commençait à se démocratiser fortement, cette vaste archive représente toutefois un certain coût économique lié au volume considérable de l’ensemble, portant le nombre de plaques à 10 068 images.

(A gauche) Émile LÉGIER, Grenade, L'Alhambra, s.d., plaque stéréoscopique positive au gélatine-bromure d’argent, “2695”, 4x10,5cm, frSFP_0802im_BP_0235 (A droite) Émile LÉGIER, Grenade, Cour des Lions de L'Alhamb..., s.d., plaque stéréoscopique positive au gélatine-bromure d’argent, “2719”, 4x10,5cm, frSFP_0802im_BP_0235
(A droite) Émile LÉGIER, Ruines Sbeïtla, Tunisie, s.d., plaque stéréoscopique positive au gélatine-bromure d’argent, “2267”, 4x10,5cm, frSFP_0802im_BP_0125 (A gauche) Émile LÉGIER, Marché Sbeïtla, Tunisie, s.d., plaque stéréoscopique positive au gélatine-bromure d’argent, “2256”, 4x10,5cm, frSFP_0802im_BP_0125

    

         Plus tard, lors de l’inventaire, un troisième thème a commencé à se dessiner, portant notre attention non plus sur des photos de sujets inanimés mais sur mes portraits des êtres chers à Légier, réalisés sur de plus grandes plaques au format 8,5x10cm, destinées à être regardées et appréciées par les membres de la famille et amis lors de séances de projection. Ces images extrêmement touchantes nous montrent des portraits de membres de la famille Légier comme sa fille Renée, qu’on voit grandir dans les photos, sa femme ou des photos de groupe. Ces images sont parfois en intérieur, tantôt extrêmement travaillées et mises en scène, tantôt beaucoup plus spontanées, retraçant des instants fugaces de la vie au sein du foyer familial, ou pendant des sorties.

(A gauche) Émile LÉGIER Trois femmes dans une chambre à co..., s.d., plaque négative au gélatine-bromure d’argent, 9x12cm, frSFP_0802im_BP_0513 (passée numériquement en positif) (A droite) Émile LÉGIER Portrait Légier, sa femme et sa fi..., s.d., plaque négative au gélatine-bromure d’argent, 9x12cm, frSFP_0802im_BP_0522 (passée numériquement en positif)
(A gauche) Émile LÉGIER Rénée nourrissant les poules, s.d., plaque de projection au gélatine-bromure d’argent, 8,5x10cm, frSFP_0802im_BP_0172 (A droite) Émile LÉGIER Brûlage agricole, s.d., plaque de projection au gélatine-bromure d’argent, 8,5x10cm, frSFP_0802im_BP_0172

          

         Arrêtons-nous un instant sur cette plaque de projection où l’on peut voir un groupe d’individus posant avec Émile Légier (à gauche), dans un salon bourgeois très décoré en train de regarder un album photo. Cette image est très intéressante car il s’agit d’une mise en abyme, les sujets étant photographiés occupés à regarder leurs propres images dans un album. Il faut imaginer que cette même prise de vue sera par la suite projetée lors d’une séance de projection en présence des mêmes sujets. Il s’agit donc d’une véritable mise en scène de la place de la photographie au sein de l’espace domestique, comme vecteur d’un statut spécifique de la famille. Ainsi, comme chez de nombreux amateurs, le photographe devient son propre sujet.

 

  • Émile LÉGIER Portrait groupe regardant un album ..., s.d., plaque négative au gélatine-bromure d’argent, 9x12cm, frSFP_0802im_BP_0522(passée numériquement en positif)


         Ce sujet très intime sur plaque de projection indique probablement que Légier possédait sa propre lanterne de projection, contrairement à de nombreux photographes amateurs, en raison de son coût très élevé. Pour cela, la plupart des images d’amateur sur des plaques de projection représentaient plutôt des paysages et des monuments, à cause des séances de projection qui se réalisaient en groupe au sein de sociétés d’amateurs : dans ce contexte les images intimes comme celles-ci n’avaient pas leur place. Le fait que Légier ait pu prendre de telles images intimistes sur ce support témoigne encore une fois de sa position socio-économique et de son indépendance vis à vis des sociétés d’amateurs de photographie comme la Société d’excursions des amateurs de photographie (SEAP). En effet, rien ne semble relier Légier à cette société, pas plus qu’au cercle de la SFP, d’où l’absence relative d’informations à son sujet. Il semble donc qu’il avait une pratique photographique totalement libre et non encadrée.

 

  • (A gauche) Émile LÉGIER, Bois de Cise, s.d., plaque de projection au gélatine-bromure d’argent, 8,5x10cm, frSFP_0802im_BP_0570
  • (Au centre) Émile LÉGIER, Bois de Cise, s.d., plaque de projection au gélatine-bromure d’argent, 8,5x10cm, frSFP_0802im_BP_0570
  • (A droite) Émile LÉGIER, Cayeux, s.d., plaque de projection au gélatine-bromure d’argent, 8,5x10cm, frSFP_0802im_BP_0570


         Malgré cette indépendance vis à vis des institutions photographiques, Légier avait tout de même tendance à prendre en photo des sujets très souvent capturés par les membres de la SEAP. Tel est le cas par exemple de l’une de ses dernières séries d’images, de grand intérêt, qui documente l’Exposition Universelle de 1900 et où l’on peut voir toutes les infrastructures et monuments éphémères construits à Paris dans ce contexte spécifique. Légier photographie donc un thème commun, mais en gardant quand même sa touche personnelle et sa particularité.

       

  • (A gauche) Émile LÉGIER, Exposition Universelle, 1900, plaque négative au gélatine-bromure d’argent, 9x12cm, frSFP_0802im_BP_0586
  • (A droite) Émile LÉGIER, Exposition Universelle, 1900, plaque négative au gélatine-bromure d’argent, 9x12cm, frSFP_0802im_BP_0586 (passée numériquement en positif)


         Ainsi, ce vaste inventaire de la SFP est d’autant plus intéressant qu’il témoigne d’un courant important de la pratique photographique au tournant du siècle, celui de la photographie d’amateur, une pratique ouverte par les simplifications techniques du médium à partir de 1880, surtout chez une classe privilégiée d’amateurs dont les images témoignent de leurs loisirs et des événements qui se produisent dans la capitale. Légier est donc l’exemple par excellence de l’amateurisme comme tendance qui oscille entre chose sérieuse (compiler des photos d’usine comme outil de travail) et plaisir pur (multiplier les photographies de vacances et de loisirs). 

          

  • Émile LÉGIER Portrait Renée dans le jardin, s.d., plaque négative au gélatine-bromure d’argent, 9x12cm, frSFP_0802im_BP_0523
  • Émile LÉGIER Femme âgée avec un chat, s.d., plaque négative au gélatine-bromure d’argent, 9x12cm, frSFP_0802im_BP_0511
  • Émile LÉGIER Chats bondissant des bras d'une fem..., s.d., plaque négative au gélatine-bromure d’argent, 9x12cm, frSFP_0802im_BP_0511


         En conclusion, ce fonds nous permet donc de réévaluer le statut de la photographie d’amateur ainsi que sa place au sein de l’histoire de la photographie. Le cas d’Émile Légier est loin d’être un cas isolé, et nous mène à une réévaluation de la pratique amateur de la photographie, notamment du point de vue de sa patrimonialisation. Les images prises par Émile Légier peuvent être une véritable source d’intérêt de nos jours, au regard de l'intérêt croissant pour la photographie sociale et industrielle, ou encore pour l’histoire visuelle de la colonisation.

  • Émile LÉGIER Portrait d'un homme en casque colon..., s.d., plaque négative au gélatine-bromure d’argent, 9x12cm, frSFP_0802im_BP_0507


         Ce personnage suscite toutefois des interrogations qui ne semblent pas avoir encore trouvé de réponse sure et définitive; de nombreuses hypothèses persistent et certaines explications nous échappent encore. Le fonds de la SFP appelle à une recherche approfondie à laquelle ouvre cet article, afin de comprendre avec précision l’usage qu’Émile Légier faisait de ses photographies.


           

  • (A gauche) Émile LÉGIER, Mosquée bleue,Turquie, s.d., plaque stéréoscopique négative au gélatine-bromure d’argent, “1702”, 4x10,5cm, frSFP_0802im_BP_0137
  • (A droite) Émile LÉGIER, Intérieur Mosquée Sainte Sophie, ..., s.d., plaque stéréoscopique négative au gélatine-bromure d’argent, “1703”, 4x10,5cm, frSFP_0802im_BP_0137

         

  • (A gauche) Émile LÉGIER, Flamands roses, parc zoologique, s.d., plaque stéréoscopique négative au gélatine-bromure d’argent, “30”, 4x10,5cm, frSFP_0802im_BP_0256
  • (A droite) Émile LÉGIER, Zèbre, parc zoologique, s.d., plaque stéréoscopique négative au gélatine-bromure d’argent, “39”, 4x10,5cm, frSFP_0802im_BP_0256

       

  • (A gauche) Émile LÉGIER, , s.d., plaque stéréoscopique négative au gélatine-bromure d’argent, “1859”, 4x10,5cm, frSFP_0802im_BP_0316
  • (A droite) Émile LÉGIER, Fragment du Temple de Zeus à Olymp..., s.d., plaque stéréoscopique négative au gélatine-bromure d’argent, “1879”, 4x10,5cm, frSFP_0802im_BP_0317

                                                            

Joana Badia FERNÁNDEZ-PEÑA

 

    

 

Note(s)

  1. ^ Émile Légier, "Production de la graine de betteraves dans les cultures de Fr. Strube à Schlanstedt (Province de Saxe)",  Sucrerie Indigène Coloniale,  13 et 20 novembre 1912.
  2. ^ Le Journal des fabricants de sucre : organe politique de la sucrerie indigène et coloniale est publié entre 1866 et 1948. Voir https://data.bnf.fr/fr/34378281/journal_des_fabricants_de_sucre/
  3. ^ Introduction d’Eugène Tardieu, fondateur de la Sucrerie Indigène et Coloniale, Tome 1, avril 1866, p.1-2
  4. ^ "Le Procédé Molhant de fermentation en distillerie de mélasse et en distillerie de betterave", Emile Légier, Sucrerie Indigène Coloniale, 18 juin 1913
  5. ^ undefined
  6. ^ Émile Légier, "Introduction", Histoire des origines de la fabrication du sucre en France, 1901, p.4
  7. ^ Émile Légier, “Production de la graine de betteraves dans les cultures de Fr. Strube à Schlanstedt (Province de Saxe)”, Sucrerie Indigène Coloniale, 13 et 20 novembre 1912, p.1
  8. ^ Légier décrit les différents types de personnel, le salaire (de 22,5 à 30 pf l’heure pour les hommes, 12,5 à 20 pf l’heure pour les femmes), les outils qui sont à leur disposition, les différentes taches qu’ils peuvent avoir…
  9. ^ https://www.snfs.fr/site/index.php?option=com_content&view=article&id=72&Itemid=132
  10. ^ Émile Légier, La Martinique et la Guadeloupe. Considérations économiques sur lavenir et la culture de la canne. La production du sucre et du rhum et les cultures secondaires dans les Antilles françaises, Paris, Bureaux de la Sucrerie indigène et coloniale, 1905, p. 80

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3 janvier 2022

La vie au château, selon Albert E. Le Play

Inventaire d’un fonds de négatifs sur plaque de verre, attribués à Albert Le Play Albert E. LE PLAY, [Dr Albert Le Play - Autoportrait (?)], après 1917, plaque négative au gélatino-bromure d’argent, frSFP_1827im_PN_BP_0006-0017         Cet article rend compte de l’inventaire de treize boîtes de  […]

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17 décembre 2021

Fermeture de la SFP du 20 décembre au 3 janvier

Anonyme, Séance pour les enfants à la Société française de photographie, rue de Clichy, c. 1914, positif numérique d'après plaque négative au gélatino-bromure, 9 x 12 cm, frSFP_0924_BP_0017_PN  […]

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29 novembre 2021

exposition "Enfin le cinéma ! Arts, images et spectacles en France 1833-1907"

Musée d’Orsay - Paris, France 28 septembre 2021 - 16 janvier 2022   Exposition intitulée :       « ENFIN LE CINÉMA ! Arts, images et spectacles en France 1833-1907. ». Commissaires de l’exposition : Dominique PAÏNI ; Marie ROBERT ; Paul PERRIN.     Auguste BERTSCH : Œuf de pou plein / Éclosion d'un  […]

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4 novembre 2021

Présentation de la collection d'autochromes de la SFP au colloque "Colour Fever" organisé par le Victoria & Albert Museum

La SFP est ravie d'annoncer sa participation au colloque international Colour Fever du Victoria & Albert Museum, grâce à l'invitation de Catlin Langford, curatrice boursière de la Bern Schwartz Family Foundation. La collection d'autochromes conservée par la SFP, disponible ici, y sera présentée  […]

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22 octobre 2021

numérisation : les négatifs papiers de Victor REGNAULT

Victor REGNAULT (1810-1878) Les collections de la SFP conservent un important ensemble de négatifs papiers réalisé par Victor REGNAULT, Président de la Société française de photographie de 1855 à 1868. Ces images sont datables entre 1843 et 1855. En très grande majorité des portraits ; familiaux et  […]

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